| Pages | Auteurs | Titre | Lien | Résumé |
|---|---|---|---|---|
| vii–lvi | Procès-verbaux des séances de l'année 2021 | Indisponible | ||
| 1–28 | Christoph SCHWARZE | L'arbitraire du signe: une illusion? Le symbolisme phonétique selon Georges Bohas testé sur l'allemand |
Résumé | |
| Le présent article porte sur la thèse de Georges Bohas, selon laquelle le principe saussurien de l’arbitraire du signe est une illusion. Cet auteur affirme qu’il y a un lien naturel entre certains traits phonologiques et le sens des mots dans lesquels ils figurent. Il a étudié le rôle du symbolisme phonologique dans le lexique arabe, et il soutient qu’il s’agit d’un phénomène universel. La présence de consonnes nasales dans le réseau lexical du nez est un de ses exemples. Après avoir situé l’oeuvre de Georges Bohas dans le contexte de la littérature psychologique et linguistique sur le symbolisme phonétique, l’article présente une étude qui teste sur l’allemand la thèse universaliste bohassienne. Deux réseaux lexicaux ont été choisis dans ce but, celui du nez et celui de la lèvre. Les résultats des tests s’accordent avec une version très atténuée de la thèse bohassienne. Dans le réseau lexical du nez, les mots à nasale sont relativement plus nombreux que dans un échantillon représentatif du lexique global, tandis que le réseau de la lèvre ne montre qu’un mince effet non significatif. Ces observations portent à la conclusion que, même si le symbolismephonétique n’est pas absent des deux réseaux lexicaux examinés, les traits phonologiques intéressés ne peuvent pas être une source de sens lexical. La thèse universaliste de Bohas se trouve donc dépourvue de fondement empirique. Pourtant, le phénomène comme tel est indéniable et demande une explication. La question est brièvement discutée. | ||||
| 29–49 | Marc ARABYAN | Sur le mythe des origines tardives de la lecture silencieuse (Antiquité et Moyen Âge) | Résumé | |
| Une abondante littérature scientifique, notamment de langues anglaise et française, décrit la lecture muette ou silencieuse comme une invention des Temps modernes, acquise médiologiquement grâce à l’invention du codex pour les uns, des minuscules carolingiennes et/ou de l’imprimerie pour les autres, aux progrès de la mise en pages et/ou de la ponctuation textuelle pour d’autres encore – par conséquent étagée entre le IVe et le XVIIIe siècle. Cette imprécision doit alerter. Et en effet, dans cet article bâti sur des données sémiologiques, psycholinguistiques et paléographiques concernant l’histoire de l’écriture, du livre et de la lecture, on montre que la lecture silencieuse est aussi ancienne que l’écriture hiéroglyphique et cunéiforme d’abord, syllabique et alphabétique ensuite. Ainsi Platon raconte-t-il qu’enfant, il s’amusait à lire les inscriptions lapidaires de l’agora d’Athènes dans les flaques d’eau après la pluie, c’est-à-dire à l’envers. Plusieurs autres témoignages d’habileté lecturale antique et médiévale montrent que ce qui a toujours fait problème est la lecture à haute voix, qui relève de l’art du comédien et non de la pratique de tout un chacun. | ||||
| 51–109 | Alain LERMARÉCHAL | « Des prédicats à perte de vue... » (Ryle 1933): pour quoi faire? Ethnocentrisme et tabous |
Résumé | |
| Le but de cet article est de présenter de façon synthétique le dernier état du cadre théorique mis en oeuvre dans mes travaux récents. Si certains de ses éléments n’ont pas changé depuis le début, les orientations nouvelles apparues depuis, et dont l’exposé s’est trouvé dispersé au gré des thèmes abordés, n’ont pas manqué. La notion de « multiprédicativité », quant à elle, semble avoir toujours aussi mauvaise presse chez bon nombre de linguistes d’obédiences diverses. Or, les « langues multiprédicatives », qui se définissent par le fait que d’autres parties du discours que le verbe peuvent exercer la fonction de prédicat syntaxique sans l’intervention d’une copule, verbe « être » ou autre élément copulatif, nous montrent pourtant deux choses absolument essentielles: *La première est qu’en l’absence de l’élément considéré classiquement comme voué à la prédication non verbale, la bonne question est « comment ça peut marcher? » en l’absence même de cet élément – au lieu de supposer l’existence de quelque « zéro » ou de quelque opérateur caché. On en tire un principe heuristique et un instrument de lutte contre l’ethnocentrisme qui se révèle d’une force singulière pour peu qu’on en fasse systématiquement usage dès que le cas se présente: « lorsqu’on se trouve confronté à des langues présentant une marque, ou tout autre élément particulier, et d’autres d’où cet élément est absent (comme, par exemple, des langues ou des structures « avec » vs « sans » copule), il est de bonne méthode de partir des langues ou structures « sans » avant d’expliquer les langues ou structures « avec », c’est-à-dire expliquer d’abord ce qui fait que la « structure sans » fonctionne en l’absence même de l’élément considéré, et, ensuite seulement, ce qu’ajoute cet élément là où il est présent, et non pas le chemin inverse ». *La seconde est que l’existence d’une copule, verbe « être » ou autre élément copulatif, n’est nullement nécessaire pour qu’une relation de prédication s’établisse entre un adjectif (ou équivalents), un nom, un adverbe ou un syntagme adverbial (ou équivalents) et le terme auquel il se rapporte, et cela pour la bonne raison que nom commun, adjectif, adverbe et syntagme adverbial de repérage sont eux-mêmes des prédicats: la copule n’y est pour rien. De proche en proche, on est amené à étendre la notion de prédicat aux adpositions et aux marques de cas, qui sont des prédicats à deux places d’argument – des f(x,y) –, et, de là, aux rôles sémantiques eux-mêmes et même à des sèmes internes aux lexèmes qui instancient ces places d’argument; ainsi on ne trouve plus que « des prédicats à perte de vue ». Les entités elles-mêmes sont toujours désignées par un de leurs prédicats: les NCs sont des prédicats d’inclusion, les NPs des prédicats de (dé)nomination, même les indexicaux (déictiques, anaphoriques, articles) portent des prédicats de position, par rapport à l’espace, au texte, aux connaissances partagées, etc. Au passage, cinq tabous qui constituent autant d’obstacles à une vue non ethnocentrique des langues et du langage auront été éliminés: 1) la prédicativité des noms (même non relationnels) est reconnue; 2) les adpositions sont des prédicats, et non des « opérateurs » et autres catégories mal définies; 3) les marques de cas également, la différence n’étant que de degré d’intégration: la morphologie flexionnelle n’est qu’une question d’intégration, aucune frontière infranchissable entre morphologie et syntaxe, entre ce qui est intérieur et extérieur au « mot »; l’analyse en « constituants immédiats » n’a pas de limite; 4) les indexicaux sont des prédicats de position; 5) les « déterminants », et autres « spécifieurs », sont des modifieurs comme les autres, qui ne se distinguent des autres que par leur degré d’intégration, marque d’une différence de niveau de constituance. Aucune raison de privilégier les marques segmentales, prépositions, conjonctions, pronoms relatifs à la mode indo-européenne, qui, à l’échelle de la diversité des langues du monde, font figure d’idiosyncrasies. On posera au contraire quatre types de marques hiérarchisés: 1) les marques intégratives sont premières comme pouvant à elles seules indiquer les niveaux de constituance; 2) puis s’y ajoutent les marques séquentielles, et 3) les marques catégorielles, stockées avec les catégories du lexique; 4) quant aux marques segmentales, elles viennent en dernier, elles sont complexes, pouvant jouer à des niveaux de constituance différents et réunissant, comme tout élément du lexique, sous forme de sèmes, des ensembles complexes de prédicats. La lutte contre l’ethnocentrisme des descriptions et des théories est plus que jamais à l’ordre du jour. | ||||
| 111–129 | Paolo DE CARVALHO | Le « féminin », justement... et « moi-ici-présent » ... en personne | Résumé | |
| Cet article se propose de remettre en question, et en cause, la doctrine, au moins bimillénaire, qui prétend subordonner la catégorie du genre nominal au sexe des êtres animés représentés, et dont la conséquence, dès lors que les notions nominales ne désignent pas, loin de là, que des êtres animés, serait le caractère arbitraire de ces notions. C’est donc à la remise en cause de la doxa saussurienne de l’« arbitraire du signe » qu’il entend s’attaquer, à commencer par la disqualification définitive de notions aussi pernicieuses que « animé, inanimé, masculin, féminin, neutre ». Ces réflexions ne se veulent ni inattaquables ni définitives, elles ne se sont là que … jusqu’à preuve du contraire… | ||||
| 131–152 | Gerfrid G.W. MÜLLER et Elisabeth RIEKEN | Digital Tools for Anatolian Studies Hethitologie-Portal Mainz and the Project Das Corpus der hethitischen Festrituale |
Résumé | |
| The present contribution describes the efforts in creating new digital tools for Hittite studies in the HFR project. They support the manual compilation of the corpus of Hittite festival descriptions (approx. 9,000 fragments) so that a single standard can be followed with a new degree of consistency. In addition, the tools permit reliable searches over the entire corpus, and an automated graphic, lexical and morphological annotation. Thus, they will enhance both philological and linguistic studies in the field by their digitalbased efficiency and reliability. Furthermore, they will be available for other Hittite corpora following the same standard. The widely used Hethitologie-Portal Mainz provides the platform for the corpus and the tools. | ||||
| 153–187 | Romain GARNIER | Reassessing Phonology as a Heuristic Approach The Case of Lydian |
Résumé | |
| The present paper aims at reassessing the phonology of Lydian, a poorly documented First Millenium Anatolian language, whose graphic conventions prove more complex than expected, embedding many phonemes in a short list of characters. On the grounds of internal reconstruction, one may assume ‘new’ phonetic values for Lydian ‹d-›, ‹f›, ‹i›, ‹k›, ‹l›, ‹λ›, ‹m-›, ‹-nl-›, ‹-nt-›, ‹-nτ-›, ‹-o-›, ‹-pt-›, ‹r›, ‹-t-› and ‹u›. The resulting system is reminiscent of what is assumed for Lycian and Carian, thus making Lydian less isolated. | ||||
| 189–215 | Olga ARTYUSHKINA | Répétitions et réduplications simples et préfixées en russe contemporain | Résumé | |
| L’article propose une étude de la répétition et la réduplication adjectivales du point de vue énonciatif en se basant sur le corpus russe oral et écrit. La répétition est envisagée en tant que phénomène de chaîne discursive qui s’analyse en termes d’au moins deux opérations énonciatives où la seconde occurrence du lexème est motivée par une réplique existante ou possible de l’interlocuteur. L’article présente des éléments de comparaison entre le fonctionnement de la répétition dans la langue orale spontanée et sa représentation à l’écrit. La réduplication se présente comme une seule opération énonciative basée sur la perception du sujet S d’une caractéristique A, ce qui implique la nécessité de dépassement de la description courante en termes d’intensité et de renforcement. L’analyse du corpus permet de distinguer des valeurs supplémentaires de la réduplication simple A-A, comme la mise en saillance, le prototype et l’authenticité. La pertinence de la notion de l’intensité est questionnée à travers la comparaison du schéma A-A avec les formes préfixées en raz- (A-razA) et en pre- (A-preA), qui sont souvent décrites comme expressions de l’intensité également; l’analyse démontre que chacune de ces formes possède ses propres nuances sémantiques. | ||||
| 217–247 | Daniel PETIT | Traduction et oralité dans l'Enchiridion vieux-prissien (1561) | Résumé | |
| L’Enchiridion vieux-prussien (1561) est généralement considéré comme un texte très fautif, traduit mot pour mot de sa source allemande, l’Enchiridion de Martin Luther (1543). L’objet du présent article est d’identifier les mécanismes concrets qui ont accompagné le processus de traduction tels qu’ils sont reflétés dans le texte lui-même. On peut reconnaître une forte composante d’oralité dans l’échange entre les deux traducteurs, le pasteur allemand Abel Will et son informateur prussien Paul Megott. L’Enchiridion prussien peut ainsi être défini comme une traduction semi-orale, dont la rédaction définitive, telle qu’elle nous est parvenue, garde encore le témoignage. | ||||
| 249–270 | Dorian PASTOR | The Colloquial Persian Third Person Ending -at | Résumé | |
| This paper discusses the undescribed colloquial Persian third-person singular ending -at, which appears when a verb is in contact with a pronominal clitic, e.g. mi‑bin-at=am ‘s/he sees me’ and did-at=am ‘s/he saw me’ or ‘s/he has seen me’. I will argue that -at is an unvoiced variant of the third person singular ending -ad shown by the present tense in standard Persian which survived as a sandhi effect. Concerning the use of -at in the past stem, I suggest that the suffix was generalised through an analogical phenomenon. | ||||
| 271–295 | Lin XIAO | "Le marquage différentiel de l'objet au moyen de gěi (< « donner ») en pékinois Synchronie et diachronie" |
Résumé | |
| Les sources sémantiques du marquage différentiel de l’objet peuvent varier dans les langues où plusieurs marqueurs sont parfois attestés dans une même langue. C’est le cas en pékinois, et accessoirement en mandarin standard. Cet article soutient d’abord que le marqueur gěi en pékinois présente souvent, en termes d’animéité, d’affectation et de topicalisation de l’objet-patient, des sens différents de ceux qui sont exprimés par le marqueur classique du mandarin standard: bǎ. Cela est dû à leur origine verbale différente, à savoir « donner » pour gěi et « prendre » pour bǎ. Nous proposons en conséquence deux représentations sémantiques distinctes: « prendre (l’objet) pour l’affecter » pour la construction en bǎ et « faire arriver à (l’objet) que P » pour la construction en gěi. La deuxième partie de l’article est consacrée à l’origine de ce gěi, qui est apparu très tardivement dans la langue chinoise, au XVIIIe siècle, mais seulement comme verbe « donner » ou comme préposition dative « à ». Son emploi comme marqueur différentiel d’objet est encore beaucoup plus tardif. Nous discutons les différentes suggestions qui ont été émises jusqu’à présent, et formulons l’hypothèse que ce gěi est issu par grammaticalisation d’un verbe causatif gěi, lui-même dérivé par un mécanisme de réanalyse du verbe gěi « donner ». | ||||
| 297–312 | Lai YUNFAN | Variations étymologiques sur l'étymon sino-tibétain 'étau, pinces' | Résumé | |
| La racine originellement signifiant ‘étau, pinces’, se retrouve dans beaucoup de langues sino-tibétaines à travers l’Himalaya avec différents sens, y compris ‘dent/molaire’, ‘mâchoire’, ‘mâcher’ et ‘vulve, vagin’, outre la signification d’origine. Cet article analyse les changements sémantiques d’un point de vue linguistique historique, en se concentrant sur les réflexes en birmo-rgyalronguique, tibétain et chinois. Les autres langues où l’étymon est attesté sont aussi discutées. À la fin de l’article, on traite du cas unique trouvé en choyul, où l’étymon donne le sens de ‘vulve, vagin’, en proposant une hypothèse que ce changement sémantique provient d’une histoire empruntée récemment dans la région rgyalronguique, Vagina dentata. | ||||
| vii–lvi | Procès-verbaux des séances de l'année 2021 |
| 1–28 | L'arbitraire du signe: une illusion? Le symbolisme phonétique selon Georges Bohas testé sur l'allemand Christoph SCHWARZE Résumé |
| Le présent article porte sur la thèse de Georges Bohas, selon laquelle le principe saussurien de l’arbitraire du signe est une illusion. Cet auteur affirme qu’il y a un lien naturel entre certains traits phonologiques et le sens des mots dans lesquels ils figurent. Il a étudié le rôle du symbolisme phonologique dans le lexique arabe, et il soutient qu’il s’agit d’un phénomène universel. La présence de consonnes nasales dans le réseau lexical du nez est un de ses exemples. Après avoir situé l’oeuvre de Georges Bohas dans le contexte de la littérature psychologique et linguistique sur le symbolisme phonétique, l’article présente une étude qui teste sur l’allemand la thèse universaliste bohassienne. Deux réseaux lexicaux ont été choisis dans ce but, celui du nez et celui de la lèvre. Les résultats des tests s’accordent avec une version très atténuée de la thèse bohassienne. Dans le réseau lexical du nez, les mots à nasale sont relativement plus nombreux que dans un échantillon représentatif du lexique global, tandis que le réseau de la lèvre ne montre qu’un mince effet non significatif. Ces observations portent à la conclusion que, même si le symbolismephonétique n’est pas absent des deux réseaux lexicaux examinés, les traits phonologiques intéressés ne peuvent pas être une source de sens lexical. La thèse universaliste de Bohas se trouve donc dépourvue de fondement empirique. Pourtant, le phénomène comme tel est indéniable et demande une explication. La question est brièvement discutée. | |
| 29–49 | Sur le mythe des origines tardives de la lecture silencieuse (Antiquité et Moyen Âge) Marc ARABYAN Résumé |
| Une abondante littérature scientifique, notamment de langues anglaise et française, décrit la lecture muette ou silencieuse comme une invention des Temps modernes, acquise médiologiquement grâce à l’invention du codex pour les uns, des minuscules carolingiennes et/ou de l’imprimerie pour les autres, aux progrès de la mise en pages et/ou de la ponctuation textuelle pour d’autres encore – par conséquent étagée entre le IVe et le XVIIIe siècle. Cette imprécision doit alerter. Et en effet, dans cet article bâti sur des données sémiologiques, psycholinguistiques et paléographiques concernant l’histoire de l’écriture, du livre et de la lecture, on montre que la lecture silencieuse est aussi ancienne que l’écriture hiéroglyphique et cunéiforme d’abord, syllabique et alphabétique ensuite. Ainsi Platon raconte-t-il qu’enfant, il s’amusait à lire les inscriptions lapidaires de l’agora d’Athènes dans les flaques d’eau après la pluie, c’est-à-dire à l’envers. Plusieurs autres témoignages d’habileté lecturale antique et médiévale montrent que ce qui a toujours fait problème est la lecture à haute voix, qui relève de l’art du comédien et non de la pratique de tout un chacun. | |
| 51–109 | « Des prédicats à perte de vue... » (Ryle 1933): pour quoi faire? Ethnocentrisme et tabous Alain LERMARÉCHAL Résumé |
| Le but de cet article est de présenter de façon synthétique le dernier état du cadre théorique mis en oeuvre dans mes travaux récents. Si certains de ses éléments n’ont pas changé depuis le début, les orientations nouvelles apparues depuis, et dont l’exposé s’est trouvé dispersé au gré des thèmes abordés, n’ont pas manqué. La notion de « multiprédicativité », quant à elle, semble avoir toujours aussi mauvaise presse chez bon nombre de linguistes d’obédiences diverses. Or, les « langues multiprédicatives », qui se définissent par le fait que d’autres parties du discours que le verbe peuvent exercer la fonction de prédicat syntaxique sans l’intervention d’une copule, verbe « être » ou autre élément copulatif, nous montrent pourtant deux choses absolument essentielles: *La première est qu’en l’absence de l’élément considéré classiquement comme voué à la prédication non verbale, la bonne question est « comment ça peut marcher? » en l’absence même de cet élément – au lieu de supposer l’existence de quelque « zéro » ou de quelque opérateur caché. On en tire un principe heuristique et un instrument de lutte contre l’ethnocentrisme qui se révèle d’une force singulière pour peu qu’on en fasse systématiquement usage dès que le cas se présente: « lorsqu’on se trouve confronté à des langues présentant une marque, ou tout autre élément particulier, et d’autres d’où cet élément est absent (comme, par exemple, des langues ou des structures « avec » vs « sans » copule), il est de bonne méthode de partir des langues ou structures « sans » avant d’expliquer les langues ou structures « avec », c’est-à-dire expliquer d’abord ce qui fait que la « structure sans » fonctionne en l’absence même de l’élément considéré, et, ensuite seulement, ce qu’ajoute cet élément là où il est présent, et non pas le chemin inverse ». *La seconde est que l’existence d’une copule, verbe « être » ou autre élément copulatif, n’est nullement nécessaire pour qu’une relation de prédication s’établisse entre un adjectif (ou équivalents), un nom, un adverbe ou un syntagme adverbial (ou équivalents) et le terme auquel il se rapporte, et cela pour la bonne raison que nom commun, adjectif, adverbe et syntagme adverbial de repérage sont eux-mêmes des prédicats: la copule n’y est pour rien. De proche en proche, on est amené à étendre la notion de prédicat aux adpositions et aux marques de cas, qui sont des prédicats à deux places d’argument – des f(x,y) –, et, de là, aux rôles sémantiques eux-mêmes et même à des sèmes internes aux lexèmes qui instancient ces places d’argument; ainsi on ne trouve plus que « des prédicats à perte de vue ». Les entités elles-mêmes sont toujours désignées par un de leurs prédicats: les NCs sont des prédicats d’inclusion, les NPs des prédicats de (dé)nomination, même les indexicaux (déictiques, anaphoriques, articles) portent des prédicats de position, par rapport à l’espace, au texte, aux connaissances partagées, etc. Au passage, cinq tabous qui constituent autant d’obstacles à une vue non ethnocentrique des langues et du langage auront été éliminés: 1) la prédicativité des noms (même non relationnels) est reconnue; 2) les adpositions sont des prédicats, et non des « opérateurs » et autres catégories mal définies; 3) les marques de cas également, la différence n’étant que de degré d’intégration: la morphologie flexionnelle n’est qu’une question d’intégration, aucune frontière infranchissable entre morphologie et syntaxe, entre ce qui est intérieur et extérieur au « mot »; l’analyse en « constituants immédiats » n’a pas de limite; 4) les indexicaux sont des prédicats de position; 5) les « déterminants », et autres « spécifieurs », sont des modifieurs comme les autres, qui ne se distinguent des autres que par leur degré d’intégration, marque d’une différence de niveau de constituance. Aucune raison de privilégier les marques segmentales, prépositions, conjonctions, pronoms relatifs à la mode indo-européenne, qui, à l’échelle de la diversité des langues du monde, font figure d’idiosyncrasies. On posera au contraire quatre types de marques hiérarchisés: 1) les marques intégratives sont premières comme pouvant à elles seules indiquer les niveaux de constituance; 2) puis s’y ajoutent les marques séquentielles, et 3) les marques catégorielles, stockées avec les catégories du lexique; 4) quant aux marques segmentales, elles viennent en dernier, elles sont complexes, pouvant jouer à des niveaux de constituance différents et réunissant, comme tout élément du lexique, sous forme de sèmes, des ensembles complexes de prédicats. La lutte contre l’ethnocentrisme des descriptions et des théories est plus que jamais à l’ordre du jour. | |
| 111–129 | Le « féminin », justement... et « moi-ici-présent » ... en personne Paolo DE CARVALHO Résumé |
| Cet article se propose de remettre en question, et en cause, la doctrine, au moins bimillénaire, qui prétend subordonner la catégorie du genre nominal au sexe des êtres animés représentés, et dont la conséquence, dès lors que les notions nominales ne désignent pas, loin de là, que des êtres animés, serait le caractère arbitraire de ces notions. C’est donc à la remise en cause de la doxa saussurienne de l’« arbitraire du signe » qu’il entend s’attaquer, à commencer par la disqualification définitive de notions aussi pernicieuses que « animé, inanimé, masculin, féminin, neutre ». Ces réflexions ne se veulent ni inattaquables ni définitives, elles ne se sont là que … jusqu’à preuve du contraire… | |
| 131–152 | Digital Tools for Anatolian Studies Hethitologie-Portal Mainz and the Project Das Corpus der hethitischen Festrituale Gerfrid G.W. MÜLLER et Elisabeth RIEKEN Résumé |
| The present contribution describes the efforts in creating new digital tools for Hittite studies in the HFR project. They support the manual compilation of the corpus of Hittite festival descriptions (approx. 9,000 fragments) so that a single standard can be followed with a new degree of consistency. In addition, the tools permit reliable searches over the entire corpus, and an automated graphic, lexical and morphological annotation. Thus, they will enhance both philological and linguistic studies in the field by their digitalbased efficiency and reliability. Furthermore, they will be available for other Hittite corpora following the same standard. The widely used Hethitologie-Portal Mainz provides the platform for the corpus and the tools. | |
| 153–187 | Reassessing Phonology as a Heuristic Approach The Case of Lydian Romain GARNIER Résumé |
| The present paper aims at reassessing the phonology of Lydian, a poorly documented First Millenium Anatolian language, whose graphic conventions prove more complex than expected, embedding many phonemes in a short list of characters. On the grounds of internal reconstruction, one may assume ‘new’ phonetic values for Lydian ‹d-›, ‹f›, ‹i›, ‹k›, ‹l›, ‹λ›, ‹m-›, ‹-nl-›, ‹-nt-›, ‹-nτ-›, ‹-o-›, ‹-pt-›, ‹r›, ‹-t-› and ‹u›. The resulting system is reminiscent of what is assumed for Lycian and Carian, thus making Lydian less isolated. | |
| 189–215 | Répétitions et réduplications simples et préfixées en russe contemporain Olga ARTYUSHKINA Résumé |
| L’article propose une étude de la répétition et la réduplication adjectivales du point de vue énonciatif en se basant sur le corpus russe oral et écrit. La répétition est envisagée en tant que phénomène de chaîne discursive qui s’analyse en termes d’au moins deux opérations énonciatives où la seconde occurrence du lexème est motivée par une réplique existante ou possible de l’interlocuteur. L’article présente des éléments de comparaison entre le fonctionnement de la répétition dans la langue orale spontanée et sa représentation à l’écrit. La réduplication se présente comme une seule opération énonciative basée sur la perception du sujet S d’une caractéristique A, ce qui implique la nécessité de dépassement de la description courante en termes d’intensité et de renforcement. L’analyse du corpus permet de distinguer des valeurs supplémentaires de la réduplication simple A-A, comme la mise en saillance, le prototype et l’authenticité. La pertinence de la notion de l’intensité est questionnée à travers la comparaison du schéma A-A avec les formes préfixées en raz- (A-razA) et en pre- (A-preA), qui sont souvent décrites comme expressions de l’intensité également; l’analyse démontre que chacune de ces formes possède ses propres nuances sémantiques. | |
| 217–247 | Traduction et oralité dans l'Enchiridion vieux-prissien (1561) Daniel PETIT Résumé |
| L’Enchiridion vieux-prussien (1561) est généralement considéré comme un texte très fautif, traduit mot pour mot de sa source allemande, l’Enchiridion de Martin Luther (1543). L’objet du présent article est d’identifier les mécanismes concrets qui ont accompagné le processus de traduction tels qu’ils sont reflétés dans le texte lui-même. On peut reconnaître une forte composante d’oralité dans l’échange entre les deux traducteurs, le pasteur allemand Abel Will et son informateur prussien Paul Megott. L’Enchiridion prussien peut ainsi être défini comme une traduction semi-orale, dont la rédaction définitive, telle qu’elle nous est parvenue, garde encore le témoignage. | |
| 249–270 | The Colloquial Persian Third Person Ending -at Dorian PASTOR Résumé |
| This paper discusses the undescribed colloquial Persian third-person singular ending -at, which appears when a verb is in contact with a pronominal clitic, e.g. mi‑bin-at=am ‘s/he sees me’ and did-at=am ‘s/he saw me’ or ‘s/he has seen me’. I will argue that -at is an unvoiced variant of the third person singular ending -ad shown by the present tense in standard Persian which survived as a sandhi effect. Concerning the use of -at in the past stem, I suggest that the suffix was generalised through an analogical phenomenon. | |
| 271–295 | "Le marquage différentiel de l'objet au moyen de gěi (< « donner ») en pékinois Synchronie et diachronie" Lin XIAO Résumé |
| Les sources sémantiques du marquage différentiel de l’objet peuvent varier dans les langues où plusieurs marqueurs sont parfois attestés dans une même langue. C’est le cas en pékinois, et accessoirement en mandarin standard. Cet article soutient d’abord que le marqueur gěi en pékinois présente souvent, en termes d’animéité, d’affectation et de topicalisation de l’objet-patient, des sens différents de ceux qui sont exprimés par le marqueur classique du mandarin standard: bǎ. Cela est dû à leur origine verbale différente, à savoir « donner » pour gěi et « prendre » pour bǎ. Nous proposons en conséquence deux représentations sémantiques distinctes: « prendre (l’objet) pour l’affecter » pour la construction en bǎ et « faire arriver à (l’objet) que P » pour la construction en gěi. La deuxième partie de l’article est consacrée à l’origine de ce gěi, qui est apparu très tardivement dans la langue chinoise, au XVIIIe siècle, mais seulement comme verbe « donner » ou comme préposition dative « à ». Son emploi comme marqueur différentiel d’objet est encore beaucoup plus tardif. Nous discutons les différentes suggestions qui ont été émises jusqu’à présent, et formulons l’hypothèse que ce gěi est issu par grammaticalisation d’un verbe causatif gěi, lui-même dérivé par un mécanisme de réanalyse du verbe gěi « donner ». | |
| 297–312 | Variations étymologiques sur l'étymon sino-tibétain 'étau, pinces' Lai YUNFAN Résumé |
| La racine originellement signifiant ‘étau, pinces’, se retrouve dans beaucoup de langues sino-tibétaines à travers l’Himalaya avec différents sens, y compris ‘dent/molaire’, ‘mâchoire’, ‘mâcher’ et ‘vulve, vagin’, outre la signification d’origine. Cet article analyse les changements sémantiques d’un point de vue linguistique historique, en se concentrant sur les réflexes en birmo-rgyalronguique, tibétain et chinois. Les autres langues où l’étymon est attesté sont aussi discutées. À la fin de l’article, on traite du cas unique trouvé en choyul, où l’étymon donne le sens de ‘vulve, vagin’, en proposant une hypothèse que ce changement sémantique provient d’une histoire empruntée récemment dans la région rgyalronguique, Vagina dentata. | |