Sommaires du BSL

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Numéro 112/1 (2017)

PagesAuteursTitreLienRésumé
vii–xxvi Procès-verbaux des séances de l'année 2016 Indisponible
1–23 Eric ROULET La formation d'un savoir linguistique en Nouvelle-Espagne au XVIe siècle Résumé
Les religieux ont porté très tôt une grande attention aux langues indiennes de Nouvelle-Espagne. Au XVIe siècle, ils composent de nombreux dictionnaires et des grammaires. Mais leur souci n’est pas uniquement de se doter d’outils pour communiquer avec les Indiens et leur enseigner dans leur langue la doctrine chrétienne, ils entendent aussi mieux comprendre le monde indigène par l’étude de la langue. D’ailleurs parallèlement à l’écriture de ces ouvrages, ils recueillent des Indiens de nombreux récits et des chants qui sont des pièces ethnographiques de première importance. Ils font ainsi sortir ces langues d’un rapport utilitaire pour en faire des objets d’étude et des clefs du monde précolombien qui meurt avec les derniers Indiens survivants à la Conquête.
25–50 François JACQUESSON Le rôle des « petits mots » et leur histoire singulière
Pour une nouvelle typologie
Résumé
"Les mots les plus courants d’une langue, dans beaucoup de langues où l’enquête est plus facile, sont aussi les mots les plus courts; et ce sont aussi les mots grammaticaux, les « mots outils ». Nous allons le montrer sur plusieurs langues distinctes historiquement et typologiquement. La tradition grammaticale, qui a observé ce phénomène du coin de l’œil, n’a pas su l’intégrer à ses perspectives ordinaires. Or, ces mots qui sont à la fois les plus fréquents, les plus courts et les plus grammaticaux, rien n’indique qu’ils soient ordinairement le résultat historique de mots plus longs et plus sémantisés comme les noms ou les verbes; le cas se produit, c’est vrai, mais c’est loin d’être la norme: dans les langues que nous pouvons suivre sur une longue histoire, les mots les plus courts aujourd’hui étaient déjà les plus courts autrefois. Nous examinons pour finir d’une part les conséquences de ce constat pour nos représentations de l’histoire des langues et du langage, et d’autre part les contours méthodologiques de ce type d’enquête."
51–76 Éric DIEU L'étymologie de l'adjectif grec συχνός, et le traitement des séquences *-sKn- et *-sKm- en grec ancien Résumé
Le présent article propose de faire remonter l’adjectif grec συχνός « continu, de longue durée; fréquent, nombreux, grand, abondant » à *(κ)συ(ν)‑σχ‑νό‑ς, et d’y voir un ancien dérivé en ‑νος de συνέχω « tenir ensemble, tenir attaché, maintenir ensemble, tenir serré, etc. ». Sa relation avec sa famille étymologique se serait estompée, et συχνός aurait été assez largement remplacé, dans ses emplois originels, par la forme sigmatique συνεχής « qui se tient, continu, non interrompu, qui se rattache à, qui succède immédiatement à, continuel, constant, persévérant, etc. »; la démotivation de cet adjectif expliquerait l’absence de rétablissement de la nasale finale du préfixe συ(ν)‑ après le traitement de la sifflante suivante. Le point le plus délicat, dans le cadre de cette étymologie, concerne le traitement de cette sifflante: il s’agirait d’un phénomène de métathèse (*‑skhn‑ > *‑khsn‑ > /khn/) peut-être favorisé par une pression dissimilatrice exercée par la sifflante initiale. Cette hypothèse donne lieu à un examen des formes susceptibles de présenter un traitement comparable (en particulier αὐχμός« sécheresse ; saleté poussiéreuse »), ainsi qu’à une analyse d’éventuels contre-exemples, dont le plus difficile est ἰσχνός « desséché, sec; maigre, frêle, faible ».
77–122 Liana TRONCI Quelques suggestions pour une nouvelle analyse de la diathèse (et du TAM) dans le système du futur en grec ancien Résumé
Dans cet article, nous proposons quelques pistes d’analyse de la voix dans le futur du grec ancien, en comparant les textes de l’époque classique aux textes homériques. Les deux voix moyennes attestées à l’époque classique (futurs à la flexion moyenne et futurs affixés) possèdent des origines différentes: si l’une émane de l’indoeuropéen, l’autre est due à une innovation morphosyntaxique calquée sur le modèle de l’aoriste. Nous examinons la manière dont cette innovation s’est produite et s’est répandue dans le système. En particulier, l’occurrence de la flexion moyenne dans les futurs affixés, qui portent les marques affixales de la diathèse moyenne, sera discutée en comparant les deux systèmes du futur et de l’aoriste. Cela nous amènera à repenser aussi les valeurs temporelles, aspectuelles et modales du futur.
123–130 Peter NAHON Paléoroman Daras (Pseudo-Frédégaire, VIIe siècle)
De la bonne interprétation d'un jalon de la romanistique
Résumé
À partir de l’examen renouvelé d’un passage de la chronique latine dite du Pseudo-Frédégaire (VIIe siècle), le présent article se propose de redéfinir la chronologie de la grammaticalisation de la périphrase latine Verbe infinitif + HABERE, et de son évolution morphologique vers les formes du futur synthétique communes à presque toutes les langues romanes. C’est en effet dans ce texte qu’on en trouve la plus ancienne occurrence, sous la forme daras (pour lat. dabis). Ce mot paraît être en outre le tout premier exemple roman de parétymologie par délocutivité appliquée à un toponyme, procédé également voué à connaître une longue postérité.
131–156 Ladija IORDANSKAJA et Igor MEL'ČUK Cet OR mystérieux et ses équivalents russes Résumé
La présente étude de sémantique comparée est réalisée sur le matériel des mots dits « méta-textuels », c’est-à-dire des connecteurs. En particulier, on examine le connecteur OR et ses quatre quasi-équivalents russes: A.III.1, A.III.2, TAK VOT et I VOT; les lexèmes français ORI et ORII n’ont pas d’équivalent exact en russe, ce qui crée des difficultés significatives pour la traduction entre le français et le russe. La description des lexèmes des deux langues est présentée sous forme d’articles lexicographiques du Dictionnaire explicatif et combinatoire. Conformément à la tradition, nous distinguons deux acceptions du connecteur OR: ORI introduit une nouvelle unité de pensée dans une narration (Elle pleurait pendant des jours entiers. ⁋Or, un soir, son mari rentra, l’air glorieux.), tandis que ORII introduit un chaînon intermédiaire dans un raisonnement (On comptait sur vous; or vous êtes arrivé en retard. Par conséquent,…). Les quasi-équivalents russes les plus proches des deux OR sont les connecteurs AIII.1 et AIII.2, qui, tout comme OR, marquent un tournant dans la narration ou le raisonnement. On compare un à un les diverses acceptions de ORI et de ORII avec celles de leurs quasi-équivalents russes, en expliquant et illustrant tous les décalages observés dans la traduction. À côté des quasi-équivalents sémantiques d’un connecteur C (qui partagent avec C certaines composantes sémantiques pertinentes), nous postulons des quasi-équivalents pragmatiques de C, qui ne partagent aucune composante sémantique avec C, mais sont quand même capables de le remplacer dans le texte sans perte et/ou déformation de l’information transmise - à la description d’une situation qui implique des composantes sémantiques de C, ainsi que de son quasi-équivalent pragmatique. Par exemple, MAIS est un quasi-équivalent pragmatique de ORI et de ORII.
157–299 Audrey MATHYS Peut-on faire l'ellipse d'un corrélatif?
Le thème de démonstratif sá / ϸat et la subordination en vieil islandais
Résumé
En vieil islandais, plusieurs types de subordonnées (relatives, complétives, certaines circonstancielles) se caractérisent par la coexistence de deux variantes, l’une où la subordonnée est annoncée ou reprise par un corrélatif, le plus souvent fondé sur le thème de démonstratif sá, þat, et l’autre où la subordonnée présente exactement la même structure, sans qu’aucun corrélatif soit employé dans la principale. On considère parfois que la deuxième variante est secondaire par rapport au type à corrélatif, et qu’elle résulterait d’une ellipse. Le but de cet article est à la fois de décrire la distribution des deux types de variantes, et de mettre en lumière les implications d’une telle hypothèse, en précisant ce que l’on entend par ellipse dans ce cadre: processus synchronique, processus diachronique, ou illusion de la description? L’étude des phénomènes de corrélation impliquant le démonstratif sá, þat, fondée sur un corpus de prose, fait apparaître la grande hétérogénéité des faits de corrélation, puisque le démonstratif sá, þat présente des particularités syntaxiques et prosodiques très différentes selon qu’il annonce une relative en er ou une complétive en at. En particulier, on observe des incohérences importantes d’un manuscrit à l’autre de l’Edda de Snorri Sturluson en ce qui concerne les relatives, alors que la distribution des deux types de variantes pour les complétives est quasiment identique dans les deux manuscrits, ce qui s’explique par l’existence de facteurs syntaxiques et pragmatiques conditionnant l’emploi d’un corrélatif pour annoncer une complétive.
301–330 Rachid RIDOUANE La syllabe en tachlhit
Une cause célèbre en phonologie et en phonétique
Résumé
Dans la majorité des langues du monde, la distribution entre le noyau d’une syllabe et ses extrémités est presque toujours corrélée avec la distinction lexicale entre les sonantes (principalement les voyelles) et les obstruantes. Le tachlhit, langue amazighe parlée au Maroc, représente une exception précieuse. Dans cette langue, il est admis que l‘ensemble de son inventaire consonantique peut alterner entre position nucléaire et non-nucléaire, autorisant des syllabes de la forme [tk], [gz], ou [sm]. Cet article, construit en deux parties, est une mise au point des différents arguments avancés à l’appui de cette thèse. Il décrit dans sa première partie la syllabe phonologique telle qu’elle a été initialement proposée pour le tachlhit dans le cadre de la Phonologie Générative standard, et montre la façon dont elle a été ré-analysée par la suite dans le cadre de la Théorie de l’Optimalité. La deuxième partie confronte ces analyses théoriques aux données expérimentales, en montrant notamment comment la syllabe sans voyelle en tachlhit se manifeste sur les plans acoustique, articulatoire et perceptif.
331–431 Alain LEMARÉCHAL et Lin XIAO Que faut-il entendre par « grammaticalisation » dans les langues isolantes?
Le cas de ná, bă, bèi, ràng ou jiào, gěi et -de3 (« potentiel ») en chinois mandarin contemporain: des verbes grammaticalisés qui fonctionnent encore comme des verbes
Résumé
Nous soutiendrons dans cet article que, malgré divers degrés de grammaticalisation — faible pour , totale pour bèi —, (un « prendre » pouvant servir à marquer l’instrument), (un autre verbe « prendre » qui marque l’objet dans certaines situations), bèi (un « subir » marque de passif ou de complément d’agent), ràng (un « laisser ») et jiào (un « dire de », tous deux marques de causatif et de passif), gĕi (un « donner » aux grammaticalisations multiples) et -de3 (un « atteindre », un « get », marque de « potentiel » ou de « complément d’évaluation » et de « degré ») conservent tous en mandarin contemporain leur fonctionnement de verbes. Cet article s’inscrit, par là, en faux contre certaines conceptions de la grammaticalisation à la mode aujourd’hui qui tendent à suggérer que toutes les langues, comme guidées par la main de quelque dieu, marcheraient vers cet idéal qui serait d’avoir marques de cas et adpositions, complémenteurs, auxiliaires ou quasi-auxiliaires de passif et de causatif, etc., à la mode des langues indo-européennes du type de l’anglais ou du français. En dépit de ce qu’on a pu dire, le chinois est une langue isolante à séries verbales et à constructions à pivot. Typologie et « théories » de la grammaticalisation ne relèvent que du simple constat et ne peuvent constituer une explication des phénomènes. En revanche, le recours à des fonctions prédicatives (des f(x,...)) exprimant les propriétés d’une entité ou des relations entre entités (des x) appartenant à des ordres de calcul différents — entités concrètes vs événements vs contenus propositionnels vs univers de discours et de croyance — fait, une fois de plus, merveilles. Les marques étudiées ici étant des verbes plus ou moins grammaticalisés, nous proposons d’en expliquer le fonctionnement en termes de valence et d’opérations sur cette valence, ainsi que d’ordre des entités instanciant leurs places d’argument. Ainsi, gěi verbe plein ou marque de datif met en jeu des entités du premier ordre; nous soutiendrons que gěi, marque de bénéfactif, met déjà en jeu une entité du second ordre; quand il fonctionne comme marque de causatif ou quand il paraît commuter avec bèi ou , de « donner » il passe à un « faire arriver », qui met en jeu des univers de discours contradictoires, univers où « cela arrive » et univers où ce n’est pas le cas.
433–456 Gilbert LAZARD Pour finir, quelques libres propos Résumé
L’auteur de ces libres propos passe en revue successivement sa carrière de linguiste, des aspects de l’état de la recherche linguistique en France et à l’étranger, quelques points sur lesquels il pense avoir contribué au progrès de la discipline et des ouvertures susceptibles de susciter des recherches intéressantes.
457–462 Gilbert LAZARD Additif aux thèses pour la linguistique pure
Une ouverture sur la théorie de la parole
Indisponible
463–464 Alain LEMARÉCHAL Contre la typologie Indisponible
vii–xxvi Procès-verbaux des séances de l'année 2016

1–23 La formation d'un savoir linguistique en Nouvelle-Espagne au XVIe siècle
Eric ROULET
Résumé
Les religieux ont porté très tôt une grande attention aux langues indiennes de Nouvelle-Espagne. Au XVIe siècle, ils composent de nombreux dictionnaires et des grammaires. Mais leur souci n’est pas uniquement de se doter d’outils pour communiquer avec les Indiens et leur enseigner dans leur langue la doctrine chrétienne, ils entendent aussi mieux comprendre le monde indigène par l’étude de la langue. D’ailleurs parallèlement à l’écriture de ces ouvrages, ils recueillent des Indiens de nombreux récits et des chants qui sont des pièces ethnographiques de première importance. Ils font ainsi sortir ces langues d’un rapport utilitaire pour en faire des objets d’étude et des clefs du monde précolombien qui meurt avec les derniers Indiens survivants à la Conquête.
25–50 Le rôle des « petits mots » et leur histoire singulière
Pour une nouvelle typologie

François JACQUESSON
Résumé
"Les mots les plus courants d’une langue, dans beaucoup de langues où l’enquête est plus facile, sont aussi les mots les plus courts; et ce sont aussi les mots grammaticaux, les « mots outils ». Nous allons le montrer sur plusieurs langues distinctes historiquement et typologiquement. La tradition grammaticale, qui a observé ce phénomène du coin de l’œil, n’a pas su l’intégrer à ses perspectives ordinaires. Or, ces mots qui sont à la fois les plus fréquents, les plus courts et les plus grammaticaux, rien n’indique qu’ils soient ordinairement le résultat historique de mots plus longs et plus sémantisés comme les noms ou les verbes; le cas se produit, c’est vrai, mais c’est loin d’être la norme: dans les langues que nous pouvons suivre sur une longue histoire, les mots les plus courts aujourd’hui étaient déjà les plus courts autrefois. Nous examinons pour finir d’une part les conséquences de ce constat pour nos représentations de l’histoire des langues et du langage, et d’autre part les contours méthodologiques de ce type d’enquête."
51–76 L'étymologie de l'adjectif grec συχνός, et le traitement des séquences *-sKn- et *-sKm- en grec ancien
Éric DIEU
Résumé
Le présent article propose de faire remonter l’adjectif grec συχνός « continu, de longue durée; fréquent, nombreux, grand, abondant » à *(κ)συ(ν)‑σχ‑νό‑ς, et d’y voir un ancien dérivé en ‑νος de συνέχω « tenir ensemble, tenir attaché, maintenir ensemble, tenir serré, etc. ». Sa relation avec sa famille étymologique se serait estompée, et συχνός aurait été assez largement remplacé, dans ses emplois originels, par la forme sigmatique συνεχής « qui se tient, continu, non interrompu, qui se rattache à, qui succède immédiatement à, continuel, constant, persévérant, etc. »; la démotivation de cet adjectif expliquerait l’absence de rétablissement de la nasale finale du préfixe συ(ν)‑ après le traitement de la sifflante suivante. Le point le plus délicat, dans le cadre de cette étymologie, concerne le traitement de cette sifflante: il s’agirait d’un phénomène de métathèse (*‑skhn‑ > *‑khsn‑ > /khn/) peut-être favorisé par une pression dissimilatrice exercée par la sifflante initiale. Cette hypothèse donne lieu à un examen des formes susceptibles de présenter un traitement comparable (en particulier αὐχμός« sécheresse ; saleté poussiéreuse »), ainsi qu’à une analyse d’éventuels contre-exemples, dont le plus difficile est ἰσχνός « desséché, sec; maigre, frêle, faible ».
77–122 Quelques suggestions pour une nouvelle analyse de la diathèse (et du TAM) dans le système du futur en grec ancien
Liana TRONCI
Résumé
Dans cet article, nous proposons quelques pistes d’analyse de la voix dans le futur du grec ancien, en comparant les textes de l’époque classique aux textes homériques. Les deux voix moyennes attestées à l’époque classique (futurs à la flexion moyenne et futurs affixés) possèdent des origines différentes: si l’une émane de l’indoeuropéen, l’autre est due à une innovation morphosyntaxique calquée sur le modèle de l’aoriste. Nous examinons la manière dont cette innovation s’est produite et s’est répandue dans le système. En particulier, l’occurrence de la flexion moyenne dans les futurs affixés, qui portent les marques affixales de la diathèse moyenne, sera discutée en comparant les deux systèmes du futur et de l’aoriste. Cela nous amènera à repenser aussi les valeurs temporelles, aspectuelles et modales du futur.
123–130 Paléoroman Daras (Pseudo-Frédégaire, VIIe siècle)
De la bonne interprétation d'un jalon de la romanistique

Peter NAHON
Résumé
À partir de l’examen renouvelé d’un passage de la chronique latine dite du Pseudo-Frédégaire (VIIe siècle), le présent article se propose de redéfinir la chronologie de la grammaticalisation de la périphrase latine Verbe infinitif + HABERE, et de son évolution morphologique vers les formes du futur synthétique communes à presque toutes les langues romanes. C’est en effet dans ce texte qu’on en trouve la plus ancienne occurrence, sous la forme daras (pour lat. dabis). Ce mot paraît être en outre le tout premier exemple roman de parétymologie par délocutivité appliquée à un toponyme, procédé également voué à connaître une longue postérité.
131–156 Cet OR mystérieux et ses équivalents russes
Ladija IORDANSKAJA et Igor MEL'ČUK
Résumé
La présente étude de sémantique comparée est réalisée sur le matériel des mots dits « méta-textuels », c’est-à-dire des connecteurs. En particulier, on examine le connecteur OR et ses quatre quasi-équivalents russes: A.III.1, A.III.2, TAK VOT et I VOT; les lexèmes français ORI et ORII n’ont pas d’équivalent exact en russe, ce qui crée des difficultés significatives pour la traduction entre le français et le russe. La description des lexèmes des deux langues est présentée sous forme d’articles lexicographiques du Dictionnaire explicatif et combinatoire. Conformément à la tradition, nous distinguons deux acceptions du connecteur OR: ORI introduit une nouvelle unité de pensée dans une narration (Elle pleurait pendant des jours entiers. ⁋Or, un soir, son mari rentra, l’air glorieux.), tandis que ORII introduit un chaînon intermédiaire dans un raisonnement (On comptait sur vous; or vous êtes arrivé en retard. Par conséquent,…). Les quasi-équivalents russes les plus proches des deux OR sont les connecteurs AIII.1 et AIII.2, qui, tout comme OR, marquent un tournant dans la narration ou le raisonnement. On compare un à un les diverses acceptions de ORI et de ORII avec celles de leurs quasi-équivalents russes, en expliquant et illustrant tous les décalages observés dans la traduction. À côté des quasi-équivalents sémantiques d’un connecteur C (qui partagent avec C certaines composantes sémantiques pertinentes), nous postulons des quasi-équivalents pragmatiques de C, qui ne partagent aucune composante sémantique avec C, mais sont quand même capables de le remplacer dans le texte sans perte et/ou déformation de l’information transmise - à la description d’une situation qui implique des composantes sémantiques de C, ainsi que de son quasi-équivalent pragmatique. Par exemple, MAIS est un quasi-équivalent pragmatique de ORI et de ORII.
157–299 Peut-on faire l'ellipse d'un corrélatif?
Le thème de démonstratif sá / ϸat et la subordination en vieil islandais

Audrey MATHYS
Résumé
En vieil islandais, plusieurs types de subordonnées (relatives, complétives, certaines circonstancielles) se caractérisent par la coexistence de deux variantes, l’une où la subordonnée est annoncée ou reprise par un corrélatif, le plus souvent fondé sur le thème de démonstratif sá, þat, et l’autre où la subordonnée présente exactement la même structure, sans qu’aucun corrélatif soit employé dans la principale. On considère parfois que la deuxième variante est secondaire par rapport au type à corrélatif, et qu’elle résulterait d’une ellipse. Le but de cet article est à la fois de décrire la distribution des deux types de variantes, et de mettre en lumière les implications d’une telle hypothèse, en précisant ce que l’on entend par ellipse dans ce cadre: processus synchronique, processus diachronique, ou illusion de la description? L’étude des phénomènes de corrélation impliquant le démonstratif sá, þat, fondée sur un corpus de prose, fait apparaître la grande hétérogénéité des faits de corrélation, puisque le démonstratif sá, þat présente des particularités syntaxiques et prosodiques très différentes selon qu’il annonce une relative en er ou une complétive en at. En particulier, on observe des incohérences importantes d’un manuscrit à l’autre de l’Edda de Snorri Sturluson en ce qui concerne les relatives, alors que la distribution des deux types de variantes pour les complétives est quasiment identique dans les deux manuscrits, ce qui s’explique par l’existence de facteurs syntaxiques et pragmatiques conditionnant l’emploi d’un corrélatif pour annoncer une complétive.
301–330 La syllabe en tachlhit
Une cause célèbre en phonologie et en phonétique

Rachid RIDOUANE
Résumé
Dans la majorité des langues du monde, la distribution entre le noyau d’une syllabe et ses extrémités est presque toujours corrélée avec la distinction lexicale entre les sonantes (principalement les voyelles) et les obstruantes. Le tachlhit, langue amazighe parlée au Maroc, représente une exception précieuse. Dans cette langue, il est admis que l‘ensemble de son inventaire consonantique peut alterner entre position nucléaire et non-nucléaire, autorisant des syllabes de la forme [tk], [gz], ou [sm]. Cet article, construit en deux parties, est une mise au point des différents arguments avancés à l’appui de cette thèse. Il décrit dans sa première partie la syllabe phonologique telle qu’elle a été initialement proposée pour le tachlhit dans le cadre de la Phonologie Générative standard, et montre la façon dont elle a été ré-analysée par la suite dans le cadre de la Théorie de l’Optimalité. La deuxième partie confronte ces analyses théoriques aux données expérimentales, en montrant notamment comment la syllabe sans voyelle en tachlhit se manifeste sur les plans acoustique, articulatoire et perceptif.
331–431 Que faut-il entendre par « grammaticalisation » dans les langues isolantes?
Le cas de ná, bă, bèi, ràng ou jiào, gěi et -de3 (« potentiel ») en chinois mandarin contemporain: des verbes grammaticalisés qui fonctionnent encore comme des verbes

Alain LEMARÉCHAL et Lin XIAO
Résumé
Nous soutiendrons dans cet article que, malgré divers degrés de grammaticalisation — faible pour , totale pour bèi —, (un « prendre » pouvant servir à marquer l’instrument), (un autre verbe « prendre » qui marque l’objet dans certaines situations), bèi (un « subir » marque de passif ou de complément d’agent), ràng (un « laisser ») et jiào (un « dire de », tous deux marques de causatif et de passif), gĕi (un « donner » aux grammaticalisations multiples) et -de3 (un « atteindre », un « get », marque de « potentiel » ou de « complément d’évaluation » et de « degré ») conservent tous en mandarin contemporain leur fonctionnement de verbes. Cet article s’inscrit, par là, en faux contre certaines conceptions de la grammaticalisation à la mode aujourd’hui qui tendent à suggérer que toutes les langues, comme guidées par la main de quelque dieu, marcheraient vers cet idéal qui serait d’avoir marques de cas et adpositions, complémenteurs, auxiliaires ou quasi-auxiliaires de passif et de causatif, etc., à la mode des langues indo-européennes du type de l’anglais ou du français. En dépit de ce qu’on a pu dire, le chinois est une langue isolante à séries verbales et à constructions à pivot. Typologie et « théories » de la grammaticalisation ne relèvent que du simple constat et ne peuvent constituer une explication des phénomènes. En revanche, le recours à des fonctions prédicatives (des f(x,...)) exprimant les propriétés d’une entité ou des relations entre entités (des x) appartenant à des ordres de calcul différents — entités concrètes vs événements vs contenus propositionnels vs univers de discours et de croyance — fait, une fois de plus, merveilles. Les marques étudiées ici étant des verbes plus ou moins grammaticalisés, nous proposons d’en expliquer le fonctionnement en termes de valence et d’opérations sur cette valence, ainsi que d’ordre des entités instanciant leurs places d’argument. Ainsi, gěi verbe plein ou marque de datif met en jeu des entités du premier ordre; nous soutiendrons que gěi, marque de bénéfactif, met déjà en jeu une entité du second ordre; quand il fonctionne comme marque de causatif ou quand il paraît commuter avec bèi ou , de « donner » il passe à un « faire arriver », qui met en jeu des univers de discours contradictoires, univers où « cela arrive » et univers où ce n’est pas le cas.
433–456 Pour finir, quelques libres propos
Gilbert LAZARD
Résumé
L’auteur de ces libres propos passe en revue successivement sa carrière de linguiste, des aspects de l’état de la recherche linguistique en France et à l’étranger, quelques points sur lesquels il pense avoir contribué au progrès de la discipline et des ouvertures susceptibles de susciter des recherches intéressantes.
457–462 Additif aux thèses pour la linguistique pure
Une ouverture sur la théorie de la parole

Gilbert LAZARD
463–464 Contre la typologie
Alain LEMARÉCHAL