Sommaires du BSL

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Numéro 109/1 (2014)

PagesAuteursTitreLienRésumé
vii–xxi Procès-verbaux des séances de l'année 2013 Indisponible
1–87 Alain LEMARÉCHAL Typologie de la complémentation
La linguistique de la diversité des langues prise entre ethnocentrisme et abstraction
Résumé
Le problème de l’ethnocentrisme en linguistique est toujours à l’ordre du jour, et théories et descriptions sont encore trop souvent sous la dépendance de la structure des langues à partir desquelles grammaire et linguistique se sont élaborées sur vingt-cinq siècles. Or, la linguistique ne peut être vraiment générale que s’appuyant sur la plus grande diversité possible de langues, traitées sur un pied d’égalité. Nous soutiendrons dans cet article qu’une telle linguistique de la diversité des langues amène, par sa nature même, à une abstraction de plus en plus grande au fur et à mesure qu’on accroît cette diversité; plus on étend le corpus des langues que l’on exploite, plus on augmente la diversité des systèmes pris en compte, et plus on est contraint à l’abstraction, si l’on cherche à dépasser la diversité des moyens auxquels recourent les différents types de langues et, en même temps, à cerner ce qui fait cette diversité. Nous soutiendrons en outre que l’épistémologie saussurienne (en particulier la théorie du signe tel que Ferdinand de Saussure l’a défini), même si elle conçoit chaque langue comme un système fermé sur lui-même au sein duquel chaque signe ne tient sa valeur que de son opposition aux autres signes de la même langue, non seulement n’exclut nullement, comme on a pu le prétendre (Haspelmath), la comparaison inter-langue, mais qu’elle en est, par son fondement qui est la distinctivité, la condition même, et nous fournit, par sa théorie du signe, l’outil pour isoler atomes de sens et atomes de forme diversement associés selon les types de langues. Après avoir rappelé deux domaines où le recours à l’abstraction est rendu nécessaire par la diversité des langues — la prédication et l’expression des rôles sémantiques —, nous aborderons un autre domaine où une abstraction de plus en plus grande s’impose: celui des complétives et de leurs équivalents à travers les langues.
89–120 Gilbert LAZARD Considérations insolites sur les avatars de la linguistique Résumé
Cet article traite de l’état actuel de la linguistique descriptive et typologique et de quelques questions fondamentales qu’il met en cause. Une première partie (§§ 2-3) est une comparaison des bases théoriques de deux types de recherche linguistique, le structuralisme européen, dit « paradigme saussurien », et la pratique actuelle du courant dominant d’inspiration américaine, dit « paradigme postchomskyen ». On montre comment le premier, pourvu d’un « objet scientifique » bien défini, la langue telle que conçue par Saussure, peut mener la linguistique vers le statut d’une véritable science, tandis que le second, dépourvu d’une telle base, laisse inévitablement place à une part de spéculation. Le paradigme saussurien, en faveur au XXe siècle, n’a été ni réfuté ni épuisé, mais seulement éclipsé par l’extension du paradigme postchomskyen, aujourd’hui dominant. Il serait désirable que s’instaurent, à l’échelle internationale, des discussions théoriques approfondies. Une deuxième partie (§ 4) concerne le sort à faire aux catégories grammaticales traditionnelles. Elles ne sont ni entièrement satisfaisantes ni totalement inadéquates: elles recouvrent, c’est-à-dire à la fois dissimulent et reflètent, des relations plus profondes, qu’il est possible de découvrir par des recherches empiriques. On présente, à titre d’hypothèses, des relations cachées sous la notion traditionnelle de transitivité et sous celle de sujet, à savoir, d’une part, la double fonction de la « construction biactancielle majeure » (CBM) et, d’autre part, les deux fonctions distinctes de « sujet de prédication » et de « sujet de référence ». Si, comme il est probable, ces hypothèses se confirment, c‘est-à-dire s’avèrent des invariants, elles doteront le linguiste de repères universels fixes au sein de l’immense variabilité des langues. Dans une troisième partie (§§ 5-6), par un retour aux éléments, on montre comment une grande partie du système grammatical d’une langue quelconque peut s’interpréter comme la combinaison de trois formes de prédication, dites 'libres', 'enchaînées'; et 'accessoires', et on en tire des conjectures sur la chronologie relative de la préhistoire du langage. La conclusion (§ 7) récapitule les idées avancées dans les développements précédents. On y rappelle que la structuration des langues résulte à la fois de l’évolution naturelle, source d’invariance, et d’une multitude d’histoires singulières, source de diversité.
121–154 Jacques FRANÇOIS La difficile affirmation de la linguistique générale en Allemagne (1806-1911) et le dépassement de l'obstacle axiologique Résumé
Le 19ème siècle est réputé comme l’âge de « l’hégémonie du comparatisme » (Auroux 2000) et d’un comparatisme largement piloté par les universitaires allemands. Cependant, dans le premier demisiècle, la figure dominante de la linguistique allemande était Wilhelm von Humboldt, le maître incontesté d’une linguistique à la fois générale et philosophique. Humboldt était inspiré à la fois par la grammaire générale française, les compilations de fragments de langue, notamment celle de J.Ch. Adelung (1806, §1), et la découverte des parentés entre le sanscrit et diverses langues européennes polularisée en Allemagne par Fr. Schlegel. Le « courant humboldtien » (Trabant 2000) a dû se frayer une voie étroite au milieu de la masse des universitaires engagés dans la grammaire historique comparée des langues ‘indogermaniques’, mais il a pu survivre grâce au classement des systèmes morphologiques entrepris par A. Schleicher (§2) et aux efforts tenaces de H. Steinthal pour réinterpréter des idées-forces de Humboldt à la lecture de Hegel (§3), efforts que poursuivront dans deux versions différentes ses deux héritiers, le suisse Fr. Misteli et l’irlandais J. Byrne (§4). Alors qu’à la même époque le sinologue G. von der Gabelentz et l’ethnolinguiste Fr. Müller (§5) développent encore deux autres visions de la linguistique générale, un jeune anthropologue berlinois, Fr. Boas, émigre aux USA au moment où les peuples aborigènes d’Amérique du nord sont menacés d’extinction culturelle et linguistique et c’est lui qui ouvre, avec le Handbook of American Indian Languages (1911, §6), un vaste et nouveau terrain d’application à la vision humboldtienne de l’interdépendance entre les caractères spirituels des peuples et la « forme interne » des langues qu’ils pratiquent.
155–199 Anne-Gaëlle TOUTAIN Les embrayeurs
De la langue au langage
Résumé
Cet article consiste en une analyse du traitement structuraliste de cet objet linguistique particulier que sont les embrayeurs. Nous nous efforçons de mettre en évidence les difficultés de ce traitement, afin de faire apparaître la nécessité de la théorisation saussurienne de la langue, condition d’une appréhension scientifique du langage, là où les structuralistes ne distinguent pas entre langue et langage mais proposent une analyse structurale du langage aussi bien que de la langue. Les développements les plus remarquables sont dus à Benveniste, qui se singularise par sa construction du langage comme « étiologie », construction dont l’analyse des pronoms « personnels » et autres manifestations de la subjectivité dans le langage est un élément central. Nous nous attachons donc presque exclusivement à l’élaboration benvenistienne, dont la spécificité consiste en la conjonction d’une analyse des formes linguistiques en question et de propositions spéculatives, conjonction symptomatique en même temps que constitutive d’une circularité fondamentale, qui se manifeste tout au long des différents textes que, de 1946 à 1970, Benveniste a consacrés à l’énonciation. Cette circularité est liée à l’absence de théorisation benvenistienne de la langue ou du langage. Or, c’est précisément en une telle théorisation que consiste la linguistique saussurienne, qui rend ainsi possible une appréhension non spéculative des propriétés assignées par Benveniste au langage dans ses développements relatifs à la notion d’embrayeur: par l’intermédiaire de la psychanalyse, en tant qu’elle s’articule à la théorie saussurienne.
201–235 Philippe GRÉA La question du collectif dans la grammaire de Damourette & Pichon Résumé
"Les noms collectifs ne sont pas traités comme objet à part entière dans la grammaire de Damourette & Pichon. Selon nous, il faut rechercher l’origine de cette lacune dans le dispositif élaboré par les auteurs dans le chapitre V de leur grammaire. En ramenant la quantification nominale à la double opposition « putation » et « blocalité », Damourette & Pichon mettent en avant plusieurs concepts tels que la « brisure logique » ou l’opposition continue/discontinue. Or, ces derniers soulèvent des difficultés qui sont parfaitement mises en relief par la catégorie des noms collectifs. Nous comparons alors différentes approches et examinons les solutions qui ont été proposées pour résoudre ces problèmes. Pour finir, nous proposons de reformuler la problématique induite par les noms collectifs en faisant appel au cadre théorique de la Gestalttheorie. Dans cette optique, l’opposition continu/discontinu est délaissée au profit d’une notion très différente: le degré de dépendance des parties au tout."
237–256 Éric DIEU L'adjectif grec λιαρός
Lexique et étymologie
Résumé
L’étymologie de l’adjectif grec λιαρός « tiède; doux » est généralement considérée comme obscure. La présente étude se propose de montrer que cet adjectif avait anciennement le sens de « fluide », sens dont on a sans doute la trace dans certaines occurrences homériques de λιαρός, et que le sens de « tiède », d’où, métaphoriquement, « doux », résulte d’un phénomène d’effacement du sens hérité au profit d’un sens contextuel. Cela permettrait de donner à cet adjectif grec une étymologie indo-européenne, en le rattachant à la racine indo-européenne *leiH- « verser ».
257–275 Éva BUCHI Les langues romanes sont-elles des langues commes les autres?
Ce qu'en pense de DÉRom. Avec un excursus sur la notion de déclinaison étymologique
Résumé
L’étymologie romane considère en général qu’en raison de l’abondance des témoignages écrits du latin, réputé être l’ancêtre commun des idiomes romans, les étymons du lexique héréditaire n’ont pas besoin d’être reconstruits à travers les opérations très contraintes de la reconstruction comparative, mais peuvent être prélevés dans les dictionnaires latins: les langues romanes ne seraient donc pas des langues comme les autres. Le présent article s’interroge sur le bienfondé de ce particularisme flagrant de la linguistique romane à travers les résultats de recherche du projet DÉRom (Dictionnaire Étymologique Roman).
277–327 Rajesh KHATIWADA Description et analyse des coronales occlusives népalaises Résumé
"Le népalais, une langue indo-aryenne parlée au Népal, mais également en Inde et au Bhoutan, possède, comme ses langues « sœurs », trois séries phonologiques d’occlusives coronales (dentales, affriquées et rétroflexes). Chacune de ces catégories est à son tour classifiée, en fonction du voisement et de l’aspiration en douze segments: /t tʰ d dʱ/ (dentales), / ts tsʰ dz dzʱ/ (affriquées) et /ʈ ʈʰ ɖ ɖʱ/ (rétroflexes). En se basant sur les méthodes palatographique et linguographique, le présent travail tente de comprendre et analyser le mode de production de ces consonnes. Les neuf locuteurs népalais – 4 femmes et 5 hommes –, ont bénévolement participé à nos deux expériences, dont la première visait à étudier la variation « interlocuteurs » et la deuxième la variation « intralocuteurs », en fonction de trois contextes vocaliques différents. Si les affriquées se différencient des deux autres catégories grâce à la présence d’une double phase (phase d’occlusive suivie de celle de fricative), la différence entre les dentales et les rétroflexes semble davantage provenir d’une configuration linguale particulière que de la différence du lieu d’articulation. Contrairement à Pokharel (qui est à l’origine de la toute première étude palatographique sur les consonnes népalaises (Pokharel 1989)), nous observons que la classe des rétroflexes regroupe celles des coronales qui sont produites sans recourbement de la pointe de la langue (que nous trouvons chez Pokharel) mais aussi celles qui sont produites avec recourbement de la pointe de la langue (que nous ne trouvons pas chez lui). En raison de l’absence de la rétroflexion dans ses données (basée sur un seul locuteur), Pokharel revendique l’absence de véritables consonnes rétroflexes en népalais. Il affirme également que ces consonnes ne sont pas produites dans la région post-alvéolaire ce qui semble pourtant être souvent le cas pour les rétroflexes. Suivant Hála (1964), nous notons que la classe dite « rétroflexe » en népalais est composée de deux catégories phonétiques de type vertical, sans recourbement de la pointe de la langue (appelée cacuminale par Hála), et avec recourbement de la pointe de la langue (véritable consonne rétroflexe). J’avance l’argument que les consonnes cacuminales et rétroflexes font partie de deux extrêmes d’un même continuum d’une seule et unique classe dite « rétroflexe » où la rétroflexion est la forme maximale garantissant la meilleure perception phonique de cette catégorie."
329–371 Marc BAVANT Retour sur le parfait périphrastique du vieux perse Résumé
Le parfait périphrastique des verbes transitifs en vieux perse a fait l’objet de nombreuses études. Face à ce tour construit sur un participe passé passif avec un agent au génitif-datif, et qui a évolué, dans certaines langues iraniennes, en un prétérit actif de construction ergative, plusieurs auteurs ont exprimé des vues divergentes quant à la voix que cette forme était censée rendre. Le présent article commence par rappeler les limitations de nos connaissances sur la langue des souverains achéménides et inventorie les différents types d’occurrences dudit tour périphrastique. Il passe ensuite en revue une dizaine d’approches susceptibles de livrer des arguments en faveur du caractère actif ou passif du tour, tous arguments utilisés à divers degrés et dans divers buts par des auteurs reconnus. Cette étude montre que la plupart des arguments ne sont pas convaincants en soi, mais le vaste tour d’horizon effectué en les analysant permet de dégager plusieurs certitudes et directions de recherche futures.
373–396 Evangelia ADAMOU L'antipassif en ixcatèque Résumé
L’ixcatèque est une langue otomangue du Mexique, peu décrite et en voie de disparition, parlée actuellement par une dizaine de locuteurs seulement. Cet article présente la première description de l’antipassif -mi2 qui permet de réduire la valence du verbe en supprimant l’argument de type patient (P), l’argument de type destinataire/récepteur (R) et l’argument unique des prédicats statifs. Contrairement aux constructions antipassives décrites pour la plupart des langues, l’antipassif ixcatèque -mi2 affecte les arguments hautement individués, à savoir les participants humains, notamment lorsqu’ils sont présents dans la situation d’énonciation. Cette analyse a des implications sur la définition de l’antipassif et viendrait appuyer les études qui soutiennent que les contraintes d’emploi des constructions antipassives varient largement selon les langues.
397–443 Maïa PONSONNET Les rôles de kangu « ventre » dans les composés émotionnels du dalabon (Australie du Nord)
Entre figuratif et littéral
Résumé
Dans de nombreuses langues, les expressions qui décrivent les émotions contiennent des noms de parties du corps, et en particulier d’organes situés dans l’abdomen ou le torse comme le cœur, l’estomac (ventre), le foie — en français par exemple, « avoir le cœur brisé », « avoir la peur au ventre ». L’interprétation sémantique et la valeur figurative des termes de parties du corps au sein de ces expressions sont souvent discutées. Si ces expressions ont régulièrement été considérées « par défaut » comme figuratives, certains auteurs ont émis des réserves à ce sujet. Goddard (1994) ou Enfield (2002), par exemple, appellent de leurs vœux des analyses linguistiques plus solides et plus ouvertes à l’éventualité que ces termes de parties du corps soient polysémiques – dénotant à la fois la partie du corps et le siège des émotions (distinct de la partie du corps en question), ou même endossant un sens directement émotionnel. Ces interprétations en termes de polysémie impliquent que le sens émotionnel est un sens littéral, et annulent donc la dimension figurative des parties du corps relativement aux émotions. Cet article vise à répondre à l’appel de Goddard, Enfield et d’autres qui réclament des analyses linguistiques plus attentives sur la question. Je présente une étude détaillée du rôle de kangu « ventre » dans les expressions émotionnelles du dalabon, une langue du nord de l’Australie (famille gunwinyguan). L’analyse linguistique montre que l’interprétation figurative et l’interprétation polysémique (ou littérale) sont toutes deux justifiées, selon la perspective que l’on adopte sur le lexique. Si l’on examine les expressions avec kangu « ventre » dans leur ensemble, on constate qu’elles s’organisent en un système cohérent de tropes. L’interprétation figurative est donc valable. Si l’on considère les expressions avec kangu « ventre » en les comparant à des expressions émotionnelles où interviennent d’autres parties du corps, alors l’analyse littérale ou polysémique de kangu « ventre » est justifiée. Il ne semble pas nécessaire de trancher entre les deux interprétations: elles s’appliquent toutes les deux, et certaines expressions peuvent être appréhendées par les locuteurs selon les deux perspectives. L’article livre le détail et les implications de chacune des deux analyses. Qu’il s’agisse de l’analyse figurative comme de l’analyse polysémique et littérale, on constate que ces analyses ne deviennent possibles que si l’on considère le lexique émotionnel dans son ensemble, et si l’on examine la sémantique des expressions dans le détail.
vii–xxi Procès-verbaux des séances de l'année 2013

1–87 Typologie de la complémentation
La linguistique de la diversité des langues prise entre ethnocentrisme et abstraction

Alain LEMARÉCHAL
Résumé
Le problème de l’ethnocentrisme en linguistique est toujours à l’ordre du jour, et théories et descriptions sont encore trop souvent sous la dépendance de la structure des langues à partir desquelles grammaire et linguistique se sont élaborées sur vingt-cinq siècles. Or, la linguistique ne peut être vraiment générale que s’appuyant sur la plus grande diversité possible de langues, traitées sur un pied d’égalité. Nous soutiendrons dans cet article qu’une telle linguistique de la diversité des langues amène, par sa nature même, à une abstraction de plus en plus grande au fur et à mesure qu’on accroît cette diversité; plus on étend le corpus des langues que l’on exploite, plus on augmente la diversité des systèmes pris en compte, et plus on est contraint à l’abstraction, si l’on cherche à dépasser la diversité des moyens auxquels recourent les différents types de langues et, en même temps, à cerner ce qui fait cette diversité. Nous soutiendrons en outre que l’épistémologie saussurienne (en particulier la théorie du signe tel que Ferdinand de Saussure l’a défini), même si elle conçoit chaque langue comme un système fermé sur lui-même au sein duquel chaque signe ne tient sa valeur que de son opposition aux autres signes de la même langue, non seulement n’exclut nullement, comme on a pu le prétendre (Haspelmath), la comparaison inter-langue, mais qu’elle en est, par son fondement qui est la distinctivité, la condition même, et nous fournit, par sa théorie du signe, l’outil pour isoler atomes de sens et atomes de forme diversement associés selon les types de langues. Après avoir rappelé deux domaines où le recours à l’abstraction est rendu nécessaire par la diversité des langues — la prédication et l’expression des rôles sémantiques —, nous aborderons un autre domaine où une abstraction de plus en plus grande s’impose: celui des complétives et de leurs équivalents à travers les langues.
89–120 Considérations insolites sur les avatars de la linguistique
Gilbert LAZARD
Résumé
Cet article traite de l’état actuel de la linguistique descriptive et typologique et de quelques questions fondamentales qu’il met en cause. Une première partie (§§ 2-3) est une comparaison des bases théoriques de deux types de recherche linguistique, le structuralisme européen, dit « paradigme saussurien », et la pratique actuelle du courant dominant d’inspiration américaine, dit « paradigme postchomskyen ». On montre comment le premier, pourvu d’un « objet scientifique » bien défini, la langue telle que conçue par Saussure, peut mener la linguistique vers le statut d’une véritable science, tandis que le second, dépourvu d’une telle base, laisse inévitablement place à une part de spéculation. Le paradigme saussurien, en faveur au XXe siècle, n’a été ni réfuté ni épuisé, mais seulement éclipsé par l’extension du paradigme postchomskyen, aujourd’hui dominant. Il serait désirable que s’instaurent, à l’échelle internationale, des discussions théoriques approfondies. Une deuxième partie (§ 4) concerne le sort à faire aux catégories grammaticales traditionnelles. Elles ne sont ni entièrement satisfaisantes ni totalement inadéquates: elles recouvrent, c’est-à-dire à la fois dissimulent et reflètent, des relations plus profondes, qu’il est possible de découvrir par des recherches empiriques. On présente, à titre d’hypothèses, des relations cachées sous la notion traditionnelle de transitivité et sous celle de sujet, à savoir, d’une part, la double fonction de la « construction biactancielle majeure » (CBM) et, d’autre part, les deux fonctions distinctes de « sujet de prédication » et de « sujet de référence ». Si, comme il est probable, ces hypothèses se confirment, c‘est-à-dire s’avèrent des invariants, elles doteront le linguiste de repères universels fixes au sein de l’immense variabilité des langues. Dans une troisième partie (§§ 5-6), par un retour aux éléments, on montre comment une grande partie du système grammatical d’une langue quelconque peut s’interpréter comme la combinaison de trois formes de prédication, dites 'libres', 'enchaînées'; et 'accessoires', et on en tire des conjectures sur la chronologie relative de la préhistoire du langage. La conclusion (§ 7) récapitule les idées avancées dans les développements précédents. On y rappelle que la structuration des langues résulte à la fois de l’évolution naturelle, source d’invariance, et d’une multitude d’histoires singulières, source de diversité.
121–154 La difficile affirmation de la linguistique générale en Allemagne (1806-1911) et le dépassement de l'obstacle axiologique
Jacques FRANÇOIS
Résumé
Le 19ème siècle est réputé comme l’âge de « l’hégémonie du comparatisme » (Auroux 2000) et d’un comparatisme largement piloté par les universitaires allemands. Cependant, dans le premier demisiècle, la figure dominante de la linguistique allemande était Wilhelm von Humboldt, le maître incontesté d’une linguistique à la fois générale et philosophique. Humboldt était inspiré à la fois par la grammaire générale française, les compilations de fragments de langue, notamment celle de J.Ch. Adelung (1806, §1), et la découverte des parentés entre le sanscrit et diverses langues européennes polularisée en Allemagne par Fr. Schlegel. Le « courant humboldtien » (Trabant 2000) a dû se frayer une voie étroite au milieu de la masse des universitaires engagés dans la grammaire historique comparée des langues ‘indogermaniques’, mais il a pu survivre grâce au classement des systèmes morphologiques entrepris par A. Schleicher (§2) et aux efforts tenaces de H. Steinthal pour réinterpréter des idées-forces de Humboldt à la lecture de Hegel (§3), efforts que poursuivront dans deux versions différentes ses deux héritiers, le suisse Fr. Misteli et l’irlandais J. Byrne (§4). Alors qu’à la même époque le sinologue G. von der Gabelentz et l’ethnolinguiste Fr. Müller (§5) développent encore deux autres visions de la linguistique générale, un jeune anthropologue berlinois, Fr. Boas, émigre aux USA au moment où les peuples aborigènes d’Amérique du nord sont menacés d’extinction culturelle et linguistique et c’est lui qui ouvre, avec le Handbook of American Indian Languages (1911, §6), un vaste et nouveau terrain d’application à la vision humboldtienne de l’interdépendance entre les caractères spirituels des peuples et la « forme interne » des langues qu’ils pratiquent.
155–199 Les embrayeurs
De la langue au langage

Anne-Gaëlle TOUTAIN
Résumé
Cet article consiste en une analyse du traitement structuraliste de cet objet linguistique particulier que sont les embrayeurs. Nous nous efforçons de mettre en évidence les difficultés de ce traitement, afin de faire apparaître la nécessité de la théorisation saussurienne de la langue, condition d’une appréhension scientifique du langage, là où les structuralistes ne distinguent pas entre langue et langage mais proposent une analyse structurale du langage aussi bien que de la langue. Les développements les plus remarquables sont dus à Benveniste, qui se singularise par sa construction du langage comme « étiologie », construction dont l’analyse des pronoms « personnels » et autres manifestations de la subjectivité dans le langage est un élément central. Nous nous attachons donc presque exclusivement à l’élaboration benvenistienne, dont la spécificité consiste en la conjonction d’une analyse des formes linguistiques en question et de propositions spéculatives, conjonction symptomatique en même temps que constitutive d’une circularité fondamentale, qui se manifeste tout au long des différents textes que, de 1946 à 1970, Benveniste a consacrés à l’énonciation. Cette circularité est liée à l’absence de théorisation benvenistienne de la langue ou du langage. Or, c’est précisément en une telle théorisation que consiste la linguistique saussurienne, qui rend ainsi possible une appréhension non spéculative des propriétés assignées par Benveniste au langage dans ses développements relatifs à la notion d’embrayeur: par l’intermédiaire de la psychanalyse, en tant qu’elle s’articule à la théorie saussurienne.
201–235 La question du collectif dans la grammaire de Damourette & Pichon
Philippe GRÉA
Résumé
"Les noms collectifs ne sont pas traités comme objet à part entière dans la grammaire de Damourette & Pichon. Selon nous, il faut rechercher l’origine de cette lacune dans le dispositif élaboré par les auteurs dans le chapitre V de leur grammaire. En ramenant la quantification nominale à la double opposition « putation » et « blocalité », Damourette & Pichon mettent en avant plusieurs concepts tels que la « brisure logique » ou l’opposition continue/discontinue. Or, ces derniers soulèvent des difficultés qui sont parfaitement mises en relief par la catégorie des noms collectifs. Nous comparons alors différentes approches et examinons les solutions qui ont été proposées pour résoudre ces problèmes. Pour finir, nous proposons de reformuler la problématique induite par les noms collectifs en faisant appel au cadre théorique de la Gestalttheorie. Dans cette optique, l’opposition continu/discontinu est délaissée au profit d’une notion très différente: le degré de dépendance des parties au tout."
237–256 L'adjectif grec λιαρός
Lexique et étymologie

Éric DIEU
Résumé
L’étymologie de l’adjectif grec λιαρός « tiède; doux » est généralement considérée comme obscure. La présente étude se propose de montrer que cet adjectif avait anciennement le sens de « fluide », sens dont on a sans doute la trace dans certaines occurrences homériques de λιαρός, et que le sens de « tiède », d’où, métaphoriquement, « doux », résulte d’un phénomène d’effacement du sens hérité au profit d’un sens contextuel. Cela permettrait de donner à cet adjectif grec une étymologie indo-européenne, en le rattachant à la racine indo-européenne *leiH- « verser ».
257–275 Les langues romanes sont-elles des langues commes les autres?
Ce qu'en pense de DÉRom. Avec un excursus sur la notion de déclinaison étymologique

Éva BUCHI
Résumé
L’étymologie romane considère en général qu’en raison de l’abondance des témoignages écrits du latin, réputé être l’ancêtre commun des idiomes romans, les étymons du lexique héréditaire n’ont pas besoin d’être reconstruits à travers les opérations très contraintes de la reconstruction comparative, mais peuvent être prélevés dans les dictionnaires latins: les langues romanes ne seraient donc pas des langues comme les autres. Le présent article s’interroge sur le bienfondé de ce particularisme flagrant de la linguistique romane à travers les résultats de recherche du projet DÉRom (Dictionnaire Étymologique Roman).
277–327 Description et analyse des coronales occlusives népalaises
Rajesh KHATIWADA
Résumé
"Le népalais, une langue indo-aryenne parlée au Népal, mais également en Inde et au Bhoutan, possède, comme ses langues « sœurs », trois séries phonologiques d’occlusives coronales (dentales, affriquées et rétroflexes). Chacune de ces catégories est à son tour classifiée, en fonction du voisement et de l’aspiration en douze segments: /t tʰ d dʱ/ (dentales), / ts tsʰ dz dzʱ/ (affriquées) et /ʈ ʈʰ ɖ ɖʱ/ (rétroflexes). En se basant sur les méthodes palatographique et linguographique, le présent travail tente de comprendre et analyser le mode de production de ces consonnes. Les neuf locuteurs népalais – 4 femmes et 5 hommes –, ont bénévolement participé à nos deux expériences, dont la première visait à étudier la variation « interlocuteurs » et la deuxième la variation « intralocuteurs », en fonction de trois contextes vocaliques différents. Si les affriquées se différencient des deux autres catégories grâce à la présence d’une double phase (phase d’occlusive suivie de celle de fricative), la différence entre les dentales et les rétroflexes semble davantage provenir d’une configuration linguale particulière que de la différence du lieu d’articulation. Contrairement à Pokharel (qui est à l’origine de la toute première étude palatographique sur les consonnes népalaises (Pokharel 1989)), nous observons que la classe des rétroflexes regroupe celles des coronales qui sont produites sans recourbement de la pointe de la langue (que nous trouvons chez Pokharel) mais aussi celles qui sont produites avec recourbement de la pointe de la langue (que nous ne trouvons pas chez lui). En raison de l’absence de la rétroflexion dans ses données (basée sur un seul locuteur), Pokharel revendique l’absence de véritables consonnes rétroflexes en népalais. Il affirme également que ces consonnes ne sont pas produites dans la région post-alvéolaire ce qui semble pourtant être souvent le cas pour les rétroflexes. Suivant Hála (1964), nous notons que la classe dite « rétroflexe » en népalais est composée de deux catégories phonétiques de type vertical, sans recourbement de la pointe de la langue (appelée cacuminale par Hála), et avec recourbement de la pointe de la langue (véritable consonne rétroflexe). J’avance l’argument que les consonnes cacuminales et rétroflexes font partie de deux extrêmes d’un même continuum d’une seule et unique classe dite « rétroflexe » où la rétroflexion est la forme maximale garantissant la meilleure perception phonique de cette catégorie."
329–371 Retour sur le parfait périphrastique du vieux perse
Marc BAVANT
Résumé
Le parfait périphrastique des verbes transitifs en vieux perse a fait l’objet de nombreuses études. Face à ce tour construit sur un participe passé passif avec un agent au génitif-datif, et qui a évolué, dans certaines langues iraniennes, en un prétérit actif de construction ergative, plusieurs auteurs ont exprimé des vues divergentes quant à la voix que cette forme était censée rendre. Le présent article commence par rappeler les limitations de nos connaissances sur la langue des souverains achéménides et inventorie les différents types d’occurrences dudit tour périphrastique. Il passe ensuite en revue une dizaine d’approches susceptibles de livrer des arguments en faveur du caractère actif ou passif du tour, tous arguments utilisés à divers degrés et dans divers buts par des auteurs reconnus. Cette étude montre que la plupart des arguments ne sont pas convaincants en soi, mais le vaste tour d’horizon effectué en les analysant permet de dégager plusieurs certitudes et directions de recherche futures.
373–396 L'antipassif en ixcatèque
Evangelia ADAMOU
Résumé
L’ixcatèque est une langue otomangue du Mexique, peu décrite et en voie de disparition, parlée actuellement par une dizaine de locuteurs seulement. Cet article présente la première description de l’antipassif -mi2 qui permet de réduire la valence du verbe en supprimant l’argument de type patient (P), l’argument de type destinataire/récepteur (R) et l’argument unique des prédicats statifs. Contrairement aux constructions antipassives décrites pour la plupart des langues, l’antipassif ixcatèque -mi2 affecte les arguments hautement individués, à savoir les participants humains, notamment lorsqu’ils sont présents dans la situation d’énonciation. Cette analyse a des implications sur la définition de l’antipassif et viendrait appuyer les études qui soutiennent que les contraintes d’emploi des constructions antipassives varient largement selon les langues.
397–443 Les rôles de kangu « ventre » dans les composés émotionnels du dalabon (Australie du Nord)
Entre figuratif et littéral

Maïa PONSONNET
Résumé
Dans de nombreuses langues, les expressions qui décrivent les émotions contiennent des noms de parties du corps, et en particulier d’organes situés dans l’abdomen ou le torse comme le cœur, l’estomac (ventre), le foie — en français par exemple, « avoir le cœur brisé », « avoir la peur au ventre ». L’interprétation sémantique et la valeur figurative des termes de parties du corps au sein de ces expressions sont souvent discutées. Si ces expressions ont régulièrement été considérées « par défaut » comme figuratives, certains auteurs ont émis des réserves à ce sujet. Goddard (1994) ou Enfield (2002), par exemple, appellent de leurs vœux des analyses linguistiques plus solides et plus ouvertes à l’éventualité que ces termes de parties du corps soient polysémiques – dénotant à la fois la partie du corps et le siège des émotions (distinct de la partie du corps en question), ou même endossant un sens directement émotionnel. Ces interprétations en termes de polysémie impliquent que le sens émotionnel est un sens littéral, et annulent donc la dimension figurative des parties du corps relativement aux émotions. Cet article vise à répondre à l’appel de Goddard, Enfield et d’autres qui réclament des analyses linguistiques plus attentives sur la question. Je présente une étude détaillée du rôle de kangu « ventre » dans les expressions émotionnelles du dalabon, une langue du nord de l’Australie (famille gunwinyguan). L’analyse linguistique montre que l’interprétation figurative et l’interprétation polysémique (ou littérale) sont toutes deux justifiées, selon la perspective que l’on adopte sur le lexique. Si l’on examine les expressions avec kangu « ventre » dans leur ensemble, on constate qu’elles s’organisent en un système cohérent de tropes. L’interprétation figurative est donc valable. Si l’on considère les expressions avec kangu « ventre » en les comparant à des expressions émotionnelles où interviennent d’autres parties du corps, alors l’analyse littérale ou polysémique de kangu « ventre » est justifiée. Il ne semble pas nécessaire de trancher entre les deux interprétations: elles s’appliquent toutes les deux, et certaines expressions peuvent être appréhendées par les locuteurs selon les deux perspectives. L’article livre le détail et les implications de chacune des deux analyses. Qu’il s’agisse de l’analyse figurative comme de l’analyse polysémique et littérale, on constate que ces analyses ne deviennent possibles que si l’on considère le lexique émotionnel dans son ensemble, et si l’on examine la sémantique des expressions dans le détail.