Sommaires du BSL

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Numéro 107/1 (2012)

PagesAuteursTitreLienRésumé
vii–xxv Procès verbaux des séances de l'année 2011 Indisponible
1–9 Nécrologies Indisponible
11–42 Ekkehard KOENIG Le rôle des déictiques de manière dans le cadre d'une typologie de la déixis Résumé
Peu d’attention a été porté jusqu’à présent aux déictiques de manière, tels lat. sic, fr. ainsi, all. so, etc., que ce soit dans la description de langues particulières ou dans les études typologiques sur les démonstratifs. Après un bref rappel des études antérieures portant sur cette sous-classe de démonstratifs, nous tenterons de combler cette lacune à travers leur analyse syntaxique, sémantique et fonctionnelle, dans une optique comparative et typologique. Les démonstratifs servent essentiellement à établir un centre d’attention commun entre le locuteur et son ou ses interlocuteur(s). Cette identification résulte de l’interaction entre les démonstratifs et les gestes de monstration mettant en scène différentes parties du corps qui peuvent être utilisées à cette fin (doigts, mouvements de la tête, voix, direction du regard, position du corps, etc.). Syntaxiquement, on différencie en général les pronoms démonstratifs (celui-ci), les déterminants (ce livre-ci), les adverbes (ici) et les prédicatifs (c’est, voilà), les formes étant, selon les langues, distinctes ou semblables. Du point de vue sémantique, on peut les décrire en termes bidimensionnels: (a) une dimension déictique, spécifiant généralement la position (distance, visibilité, hauteur, etc.) d’une entité par rapport à son centre d’orientation (origo), le plus souvent la situation d’énonciation; (b) une dimension liée au contenu, spécifiant les référents en termes de catégories ontologiques, comme ‘être humain’, ‘objet’, ‘lieu’, ‘direction’, etc. C’est ce contenu sémantique qui permet d’établir une distinction entre les démonstratifs de manière et les autres types de démonstratifs. Les catégories sémantiques prises en compte sont ‘la manière’, ‘la qualité’ et ‘le degré’, qui peuvent être exprimées soit par le même terme (allemand so), soit par des termes différents, comme en français avec ainsi pour la manière, pareil, >tel pour la qualité, (au)tant pour la quantité, ou encore en espagnol avec tan pour le degré. Les différents emplois, généralement attestés pour les démonstratifs (exophorique, anaphorique, cataphorique, etc.), nous éclairent sur les processus historiques de grammaticalisation qui ont produit bon nombre de marqueurs grammaticaux (anaphores, connecteurs ayant diverses significations, constructions comparatives, marqueurs quotatifs, particules affirmatives, etc.). Le point de départ de tous ces développements est toujours l’emploi exophorique, gestuel, des démonstratifs. L’extension de cet emploi exophorique vers l’emploi endophorique est bien connu, et dans le cas des deixis de manière, elle donne naissance à des anaphores pour des groupes verbaux. Les emplois anaphoriques et cataphoriques sont, à leur tour, à l’origine d’autres développements, qui permettent des relations interphrastiques ou entre différentes séquences intonationnelles. Suite à toutes ses extensions d’emplois et de sens, l’emploi exophorique (gestuel) se renouvelle, étant alors pris en charge par des expressions complexes comportant de simples déictiques (cf. angl. like that).
43–102 Claudia MEJÍA QUIJANO La parole, acte créateur de langue Résumé
"Cet article examine la proposition de Ferdinand de Saussure d’une « linguistique de la parole » à partir de l’ensemble des sources actuellement disponibles, lesquelles sont tout d’abord soumises à une critique insistant notamment sur l’importance de la datation de ces sources. Pour entendre la théorie saussurienne, il faut en effet lire les mots de Saussure dans leur synchronie, car sa pensée a beaucoup évolué au long de son activité intellectuelle et sa terminologie présente ainsi plusieurs synchronies déterminées. Grâce à cette critique des sources, on retrace les signifiés de parole dans différents contextes où Saussure a utilisé ce mot et l’on suit ainsi, en signalant les différentes étapes du travail intellectuel de Saussure, la construction de la discipline depuis les années 1890. Ce parcours permet de montrer l’originalité de la proposition saussurienne: la créativité du sujet parlant s’impose, soit du côté diachronique soit du côté de la syntaxe synchronique, permettant à Saussure d’envisager en 1911 un nouvel objet d’étude qui est étonnant pour le maître genevois lui-même et reste encore énigmatique, particulièrement au niveau méthodologique, pour notre actualité linguistique."
103–143 Alain BLANC Plein et rempli en grec
Les adjectifs de la racine *pleh1- (πλήρης, πλέως, composés en -πλεως)
Résumé
La racine *pleh1- a fourni au grec deux adjectifs que l’on traduit traditionnellement par « plein », πλέως et πλήρης. Comment sont-ils formés et comment se différencient-ils du point de vue sémantique? On propose de rapporter πλέως à *pleh1-wo- plutôt qu’à *pleh1-yo- et on essaie de montrer que *πλη-ρο- est passé à πληρεσ-, non par analogie des composés en -πληθής, mais par influence des composés antonymes en -δεής (cf. δέω « manquer »). La différence sémantique semble être du même type qu’entre fr. « plein » et « rempli ». Πλέως et ses composés sont restés proches du verbe (ils équivalent à « rempli »); πλήρης en est plus éloigné et équivaut à fr. « plein ». Pour rendre compte de la coexistence de πλέως et πλήρης on recherche les couples d’adjectifs en *-wo- et *-ro- en grec et éventuellement dans d’autres langues indo-européennes. Enfin, on démontre que les composés en -πλεως sont des adjectifs verbaux dérivés des formes préverbées de πίμπλημι et que la valeur locale du préverbe est encore bien présente dans les formes adjectivales. On modifie ainsi l’interprétation de détail de plusieurs textes de l’époque classique.
145–184 Éric DIEU Le verbe grec λιλαίομαι
Étude philologique et étymologique
Résumé
Le verbe grec λιλαίομαι « désirer vivement » est traditionnellement considéré comme une forme issue d’une racine indo-européenne *las- « être déchaîné, sans frein, être avide ». Ce rapprochement repose principalement sur une comparaison avec des formes extérieures au grec, et la racine *las- fournit essentiellement, dans les différentes langues indo-européennes, des formes nominales. Le présent article se propose de montrer, à travers une analyse philologique des données grecques, que le verbe λιλαίομαι doit plutôt être rattaché à une racine *leh2ṷ- dénotant l’idée de réaliser un gain ou d’amasser du butin, et dont sont vraisemblablement issues des formes grecques comme ἀπολαύω « profiter de, jouir de », hom. ληίς, ion. ληίη, att. λείᾱ « butin », λήιον « récolte, moisson », λᾱρός « agréable au goût, délicieux, savoureux », ainsi que le comparatif λώιον « meilleur ».
185–207 Anna ORLANDINI et Paolo POCCETTI Minus
Entre comparaison et coordination
Résumé
Il est notoire que plusieurs expressions de la comparaison peuvent évoluer vers une structure coordonnante; le cas le plus évident est représenté par le structures exprimant l’égalité, qui évoluent vers des structures en diptyque (par ex., la corrélation cum ... tum qui prend la valeur de et ... et). En ce qui concerne la comparaison d’inégalité, comme pour l’adverbe magis, nous envisageons deux parcours pour minus: adverbe quantitatif dans la stratégie de la comparaison, et, comme conséquence d’un procès de grammaticalisation, connecteur de subordonnées circonstancielles dans la stratégie de la coordination.
209–234 Emmanuel DUPRAZ Et idem
Sémantique d'une construction prédicative latine
Résumé
Il existe en latin une construction dans laquelle deux prédicats sont associés à un substantif ou à un pronom, le plus souvent coordonnés entre eux, et le grammème idem « le même » figure dans le contexte de cette double prédication. Il s’agit d’indiquer que le référent du substantif ou du pronom est caractérisé par deux types différents, le plus souvent non hiérarchisés ni opposés, à l’intérieur d’une même notion: en général, soit le référent possède deux spécificités différentes, mais mélioratives toutes deux, soit il possède deux spécificités différentes, mais péjoratives toutes deux. Dans la majorité des exemples ce référent est un être humain défini. La construction s’oppose ainsi à la construction française « [Nom Propre] ... le / ce même [Nom propre] », qui prédique souvent du même référent humain deux degrés différents ou opposés sur un gradient, l’un péjoratif, l’autre mélioratif.
235–259 Romain GARNIER Allomorphisme et lois de limitation rythmique en latin Résumé
Le phénomène de la syncope en latin revêt une importance considérable, mais ne s’inscrit pas aisément dans un système qui le rende prévisible. Les faits latins sont capricieux, et obéissent à une loi dont l’effet paraît sporadique: aucune explication phonologique ne saurait expliquer pourquoi l’on a sponsor m. « garant » (et non *spondĭtor) en regard de condĭtor m. « fondateur ». On peut faire intervenir ici le principe des lois de limitation rythmique, en posant un ancien paradigme de type *spondĭtor /spón.də.tor/ [-´ ˘ ˘ ], acc. sg. sponsṓrem /spṑ.sṓ.rĕ/ [`- -´ ˘ ] (< *spòndĭtṓrem /spòn.d(ə).tṓ.rĕ/ [`- (˘) -´ ˘ ]). Le latin semble avoir manifesté une intolérance absolue au schéma rythmique [-´ ˘ ˘ ] / *[`- (˘) -´ ˘ ]. Toute voyelle brève en syllabe ouverte, placée entre l’accent et le contre-accent, subissait une syncope: il en a résulté un riche système d’allomorphisme. Il n’est pas exclu de penser que la forme syncopée alternât initialement avec la forme pleine, mais des nivellements paradigmatiques se sont exercés dès les plus anciens monuments de la langue latine.
261–284 Injoo CHOI-JONIN et Véronique LAGAE La corrélative en ceci de Adjectif que P
Conditions d'emploi en comparaison avec la pseudo-clivée
Résumé
La présente étude a pour objectif de mettre en évidence la spécificité d’une structure corrélative particulière, constituée de deux propositions dont la première comporte un pronom démonstratif cataphorique suivi de ‘de’ et d’un adjectif (‘ceci de Adj’), et la seconde, une proposition introduite par ‘que’ qui explicite le contenu de l’élément cataphorique: ‘L’écriture a ceci de mystérieux qu’elle parle’. Pour ce faire, il est établi une comparaison avec une structure qui partage un certain nombre de propriétés avec cette corrélative, à savoir la pseudo-clivée comportant elle aussi ‘de Adj’ dans la première partie, et une proposition introduite par ‘que’ dans la seconde: ‘Ce que l’écriture a de mystérieux, c’est qu’elle parle’. Il résulte de cette comparaison que ces structures peuvent être analysées toutes deux comme un cas de dédoublement argumental d’un point de vue syntaxique et qu’elles se caractérisent en outre par une structure informationnelle analogue. Les deux constructions se distinguent toutefois par leurs conditions d’emploi aussi bien au niveau discursif qu’au niveau sémantique.
285–351 Daniel PETIT L'instrumental-objet en lituanien Résumé
"Dans quelques dialectes lituaniens, les adjectifs verbaux en -inas sont employés dans une construction singulière dans laquelle l’accusatif objet est remplacé de manière inattendue par un instrumental, par ex. lit. mótina veda vaikùs « la mère conduit les enfants » (accusatif vaikùs « enfants »), mais lit. mótina eĩna vaikaĩs vedinà « la mère va conduisant les enfants » (instrumental vaikaĩs « enfants »). Dans un article de B. Gliwa, la construction instrumentale est expliquée comme un cas de réanalyse syntaxique à partir d’un instrumental comitatif original « la mère va avec les enfants, (les) conduisant ». Si séduisante soit-elle à première vue, cette explication ne peut pas rendre compte des contraintes syntaxiques et sémantiques qui s’avèrent caractéristiques de la construction instrumentale. On peut faire l’hypothèse que cette construction reflète l’ambivalence syntaxique des verbes de mouvement, parfois appelée « alternance locative » dans la littérature typologique. L’« alternance locative » réfère au fait que deux constructions sont possibles avec les verbes de mouvement, une construction locative (par ex. verser de l’eau dans un verre) et une construction instrumentale (par ex. remplir un verre d’eau). Il est possible que le type vaikaĩs vedinà « conduisant les enfants » reflète la construction instrumentale de verbes pour lesquels prédomine habituellement la construction locative."
353–377 Sylvie VOISIN et Alice VITTRANT Pluriactionnalité temporelle en birman et wolof
Les cas de répétition externe
Résumé
L’objectif de cet article est de mettre en évidence les extensions possibles de la notion de pluriactionnalité à partir de morphèmes relevés dans deux langues typologiquement éloignées, le birman et le wolof. Nous nous intéresserons spécifiquement à la pluralité d’un événement dénoté par des morphèmes verbaux. De ce fait, nous n’abordons ni la distributivité, ni la cumulativité - ces sous-types sont marqués par des formes verbales uniquement en wolof et non en birman. Ces morphèmes sont majoritairement des affixes pour le wolof, et des morphèmes libres, essentiellement des auxiliaires, en birman.
379–446 Jean Léo LÉONARD et Alain KIHM Classes flexionnelles du mazatec et diasystème
Empirisme critique et formalisation
Résumé
Le mazatec est une langue décisive pour les théories phonologiques modernes, en raison de la complexité de ses groupes consonantiques organisés en traits glottiques et de sonorité ou de sonanticité autour de consonnes-pivots, analysables en un riche système autosegmental de traits. Cette ambivalence de la complexité segmentale du mazatec a eu une incidence sur la théorie de la constituance syllabique moderne (contraintes sur la richesse des attaques et des noyaux syllabiques). En tonologie, l’intégration d’un système de quatre tons ponctuels et de contours à la flexion nominale possessive des inaliénables et surtout, à la flexion verbale, a servi de base empirique à Kenneth Pike pour décrire la grammaire des tons d’une langue en fonction de contraintes interactives d’ajustement entre domaines compositionnels formant des radicaux et domaines concaténatifs d’accord TAMV-Personne. La présente étude propose un retour sur les données rassemblées par Kenneth Pike dans le chapitre 8 de son manuel de tonologie théorique et descriptive Tone Languages, qui est encore à ce jour l’étude la plus complète dont on dispose sur la grammaire de la variété centrale des Hautes Terres - Huautla. Les matrices de K. Pike ont servi de questionnaire pour l’ALMaz (Atlas Lingüístico Mazateco), en cours de réalisation depuis 2010, en étroite collaboration avec les organisations locales d’instituteurs bilingues. Le modèle PFM (Paradigm Function Morphology) sert de grille d’analyse afin de sérier les paradigmes et les contraintes de formation de radicaux, ainsi que les mécanismes de concaténation entre thèmes flexionnels et affixes ou clitiques de marquage TAMV-Personne, dans une perspective diasystémique. Les données présentées par K. Pike pour Huautla sont comparées aux données ALMaz issues de deux variétés géographiquement proches, mais structuralement distantes du parler central des Hautes terres: le dialecte de Mazatlán Villa de Flores d’une part, représentatif des Basses Terres, et le sous-dialecte de San Antonio Eloxochitlán, variété de San José Buenavista. Cette étude comparative entre trois dialectes, qui cherche à mettre systématiquement en relief la robustesse des structures (blocs RCR) avec la finesse des contrastes (bloc de RE et surtout, de RMP), fait apparaître un ensemble fini de paramètres de diversification dialectale, tels que les fluctuations du downstep ou abaissement tonal pour le marquage de la personne 1 SG et des aspects marqués (accompli et inaccompli), le site de ce downstep (radical ou suffixal), les chaînes de proclitiques TAMV-Personne et leur sous-catégorisation par les préverbes de classes flexionnelles, l’incidence du PCO dans le domaine Pv-Racine des radicaux verbaux, les syncrétismes dans le choix des radicaux. La notion de diasystème s’avère une fois de plus un concept heuristique pour l’analyse typologique, aussi bien pour conforter la relation entre principes en GU et paramètres dans les grammaires locales, que pour saisir le grain fin de la diversité typologique à travers la trame de la variation interne. A ce titre, le réseau dialectal mazatec est exemplaire, étant donné la richesse de ses contrastes, qui ne retire rien à la robustesse des structures, susceptibles de rendre compte du fonctionnement de sa grammaire.
447–454 Boris OGUIBENINE L'adjectif russe везучий
Un exemple des relations lexicales slavo-indo-iraniennes
Résumé
La notule se propose d’examiner l’adjectif russe везучий ‘qui a de la chance, qui est favorisé par le sort’ sémantiquement isolé parmi les adjectifs formés au moyen des suffixes -уч- (-юч-) qui remontent aux adjectifs en -ущ-/-ющ- (anciens participes). L’hypothèse présentée consiste à admettre que la signification de cet adjectif s’explique par l’influence d’une langue iranienne, probablement la langue des Scythes. La source lexicale de sa signification est possiblement l’adjectif superlatif avestique vāzižta comparable à l’adjectif védique váhiṣṭha < i.-e. *ṷeĝh- ‘porter, transporter, véhiculer’, dont les traces sont connues en ossète.
vii–xxv Procès verbaux des séances de l'année 2011

1–9 Nécrologies

11–42 Le rôle des déictiques de manière dans le cadre d'une typologie de la déixis
Ekkehard KOENIG
Résumé
Peu d’attention a été porté jusqu’à présent aux déictiques de manière, tels lat. sic, fr. ainsi, all. so, etc., que ce soit dans la description de langues particulières ou dans les études typologiques sur les démonstratifs. Après un bref rappel des études antérieures portant sur cette sous-classe de démonstratifs, nous tenterons de combler cette lacune à travers leur analyse syntaxique, sémantique et fonctionnelle, dans une optique comparative et typologique. Les démonstratifs servent essentiellement à établir un centre d’attention commun entre le locuteur et son ou ses interlocuteur(s). Cette identification résulte de l’interaction entre les démonstratifs et les gestes de monstration mettant en scène différentes parties du corps qui peuvent être utilisées à cette fin (doigts, mouvements de la tête, voix, direction du regard, position du corps, etc.). Syntaxiquement, on différencie en général les pronoms démonstratifs (celui-ci), les déterminants (ce livre-ci), les adverbes (ici) et les prédicatifs (c’est, voilà), les formes étant, selon les langues, distinctes ou semblables. Du point de vue sémantique, on peut les décrire en termes bidimensionnels: (a) une dimension déictique, spécifiant généralement la position (distance, visibilité, hauteur, etc.) d’une entité par rapport à son centre d’orientation (origo), le plus souvent la situation d’énonciation; (b) une dimension liée au contenu, spécifiant les référents en termes de catégories ontologiques, comme ‘être humain’, ‘objet’, ‘lieu’, ‘direction’, etc. C’est ce contenu sémantique qui permet d’établir une distinction entre les démonstratifs de manière et les autres types de démonstratifs. Les catégories sémantiques prises en compte sont ‘la manière’, ‘la qualité’ et ‘le degré’, qui peuvent être exprimées soit par le même terme (allemand so), soit par des termes différents, comme en français avec ainsi pour la manière, pareil, >tel pour la qualité, (au)tant pour la quantité, ou encore en espagnol avec tan pour le degré. Les différents emplois, généralement attestés pour les démonstratifs (exophorique, anaphorique, cataphorique, etc.), nous éclairent sur les processus historiques de grammaticalisation qui ont produit bon nombre de marqueurs grammaticaux (anaphores, connecteurs ayant diverses significations, constructions comparatives, marqueurs quotatifs, particules affirmatives, etc.). Le point de départ de tous ces développements est toujours l’emploi exophorique, gestuel, des démonstratifs. L’extension de cet emploi exophorique vers l’emploi endophorique est bien connu, et dans le cas des deixis de manière, elle donne naissance à des anaphores pour des groupes verbaux. Les emplois anaphoriques et cataphoriques sont, à leur tour, à l’origine d’autres développements, qui permettent des relations interphrastiques ou entre différentes séquences intonationnelles. Suite à toutes ses extensions d’emplois et de sens, l’emploi exophorique (gestuel) se renouvelle, étant alors pris en charge par des expressions complexes comportant de simples déictiques (cf. angl. like that).
43–102 La parole, acte créateur de langue
Claudia MEJÍA QUIJANO
Résumé
"Cet article examine la proposition de Ferdinand de Saussure d’une « linguistique de la parole » à partir de l’ensemble des sources actuellement disponibles, lesquelles sont tout d’abord soumises à une critique insistant notamment sur l’importance de la datation de ces sources. Pour entendre la théorie saussurienne, il faut en effet lire les mots de Saussure dans leur synchronie, car sa pensée a beaucoup évolué au long de son activité intellectuelle et sa terminologie présente ainsi plusieurs synchronies déterminées. Grâce à cette critique des sources, on retrace les signifiés de parole dans différents contextes où Saussure a utilisé ce mot et l’on suit ainsi, en signalant les différentes étapes du travail intellectuel de Saussure, la construction de la discipline depuis les années 1890. Ce parcours permet de montrer l’originalité de la proposition saussurienne: la créativité du sujet parlant s’impose, soit du côté diachronique soit du côté de la syntaxe synchronique, permettant à Saussure d’envisager en 1911 un nouvel objet d’étude qui est étonnant pour le maître genevois lui-même et reste encore énigmatique, particulièrement au niveau méthodologique, pour notre actualité linguistique."
103–143 Plein et rempli en grec
Les adjectifs de la racine *pleh1- (πλήρης, πλέως, composés en -πλεως)

Alain BLANC
Résumé
La racine *pleh1- a fourni au grec deux adjectifs que l’on traduit traditionnellement par « plein », πλέως et πλήρης. Comment sont-ils formés et comment se différencient-ils du point de vue sémantique? On propose de rapporter πλέως à *pleh1-wo- plutôt qu’à *pleh1-yo- et on essaie de montrer que *πλη-ρο- est passé à πληρεσ-, non par analogie des composés en -πληθής, mais par influence des composés antonymes en -δεής (cf. δέω « manquer »). La différence sémantique semble être du même type qu’entre fr. « plein » et « rempli ». Πλέως et ses composés sont restés proches du verbe (ils équivalent à « rempli »); πλήρης en est plus éloigné et équivaut à fr. « plein ». Pour rendre compte de la coexistence de πλέως et πλήρης on recherche les couples d’adjectifs en *-wo- et *-ro- en grec et éventuellement dans d’autres langues indo-européennes. Enfin, on démontre que les composés en -πλεως sont des adjectifs verbaux dérivés des formes préverbées de πίμπλημι et que la valeur locale du préverbe est encore bien présente dans les formes adjectivales. On modifie ainsi l’interprétation de détail de plusieurs textes de l’époque classique.
145–184 Le verbe grec λιλαίομαι
Étude philologique et étymologique

Éric DIEU
Résumé
Le verbe grec λιλαίομαι « désirer vivement » est traditionnellement considéré comme une forme issue d’une racine indo-européenne *las- « être déchaîné, sans frein, être avide ». Ce rapprochement repose principalement sur une comparaison avec des formes extérieures au grec, et la racine *las- fournit essentiellement, dans les différentes langues indo-européennes, des formes nominales. Le présent article se propose de montrer, à travers une analyse philologique des données grecques, que le verbe λιλαίομαι doit plutôt être rattaché à une racine *leh2ṷ- dénotant l’idée de réaliser un gain ou d’amasser du butin, et dont sont vraisemblablement issues des formes grecques comme ἀπολαύω « profiter de, jouir de », hom. ληίς, ion. ληίη, att. λείᾱ « butin », λήιον « récolte, moisson », λᾱρός « agréable au goût, délicieux, savoureux », ainsi que le comparatif λώιον « meilleur ».
185–207 Minus
Entre comparaison et coordination

Anna ORLANDINI et Paolo POCCETTI
Résumé
Il est notoire que plusieurs expressions de la comparaison peuvent évoluer vers une structure coordonnante; le cas le plus évident est représenté par le structures exprimant l’égalité, qui évoluent vers des structures en diptyque (par ex., la corrélation cum ... tum qui prend la valeur de et ... et). En ce qui concerne la comparaison d’inégalité, comme pour l’adverbe magis, nous envisageons deux parcours pour minus: adverbe quantitatif dans la stratégie de la comparaison, et, comme conséquence d’un procès de grammaticalisation, connecteur de subordonnées circonstancielles dans la stratégie de la coordination.
209–234 Et idem
Sémantique d'une construction prédicative latine

Emmanuel DUPRAZ
Résumé
Il existe en latin une construction dans laquelle deux prédicats sont associés à un substantif ou à un pronom, le plus souvent coordonnés entre eux, et le grammème idem « le même » figure dans le contexte de cette double prédication. Il s’agit d’indiquer que le référent du substantif ou du pronom est caractérisé par deux types différents, le plus souvent non hiérarchisés ni opposés, à l’intérieur d’une même notion: en général, soit le référent possède deux spécificités différentes, mais mélioratives toutes deux, soit il possède deux spécificités différentes, mais péjoratives toutes deux. Dans la majorité des exemples ce référent est un être humain défini. La construction s’oppose ainsi à la construction française « [Nom Propre] ... le / ce même [Nom propre] », qui prédique souvent du même référent humain deux degrés différents ou opposés sur un gradient, l’un péjoratif, l’autre mélioratif.
235–259 Allomorphisme et lois de limitation rythmique en latin
Romain GARNIER
Résumé
Le phénomène de la syncope en latin revêt une importance considérable, mais ne s’inscrit pas aisément dans un système qui le rende prévisible. Les faits latins sont capricieux, et obéissent à une loi dont l’effet paraît sporadique: aucune explication phonologique ne saurait expliquer pourquoi l’on a sponsor m. « garant » (et non *spondĭtor) en regard de condĭtor m. « fondateur ». On peut faire intervenir ici le principe des lois de limitation rythmique, en posant un ancien paradigme de type *spondĭtor /spón.də.tor/ [-´ ˘ ˘ ], acc. sg. sponsṓrem /spṑ.sṓ.rĕ/ [`- -´ ˘ ] (< *spòndĭtṓrem /spòn.d(ə).tṓ.rĕ/ [`- (˘) -´ ˘ ]). Le latin semble avoir manifesté une intolérance absolue au schéma rythmique [-´ ˘ ˘ ] / *[`- (˘) -´ ˘ ]. Toute voyelle brève en syllabe ouverte, placée entre l’accent et le contre-accent, subissait une syncope: il en a résulté un riche système d’allomorphisme. Il n’est pas exclu de penser que la forme syncopée alternât initialement avec la forme pleine, mais des nivellements paradigmatiques se sont exercés dès les plus anciens monuments de la langue latine.
261–284 La corrélative en ceci de Adjectif que P
Conditions d'emploi en comparaison avec la pseudo-clivée

Injoo CHOI-JONIN et Véronique LAGAE
Résumé
La présente étude a pour objectif de mettre en évidence la spécificité d’une structure corrélative particulière, constituée de deux propositions dont la première comporte un pronom démonstratif cataphorique suivi de ‘de’ et d’un adjectif (‘ceci de Adj’), et la seconde, une proposition introduite par ‘que’ qui explicite le contenu de l’élément cataphorique: ‘L’écriture a ceci de mystérieux qu’elle parle’. Pour ce faire, il est établi une comparaison avec une structure qui partage un certain nombre de propriétés avec cette corrélative, à savoir la pseudo-clivée comportant elle aussi ‘de Adj’ dans la première partie, et une proposition introduite par ‘que’ dans la seconde: ‘Ce que l’écriture a de mystérieux, c’est qu’elle parle’. Il résulte de cette comparaison que ces structures peuvent être analysées toutes deux comme un cas de dédoublement argumental d’un point de vue syntaxique et qu’elles se caractérisent en outre par une structure informationnelle analogue. Les deux constructions se distinguent toutefois par leurs conditions d’emploi aussi bien au niveau discursif qu’au niveau sémantique.
285–351 L'instrumental-objet en lituanien
Daniel PETIT
Résumé
"Dans quelques dialectes lituaniens, les adjectifs verbaux en -inas sont employés dans une construction singulière dans laquelle l’accusatif objet est remplacé de manière inattendue par un instrumental, par ex. lit. mótina veda vaikùs « la mère conduit les enfants » (accusatif vaikùs « enfants »), mais lit. mótina eĩna vaikaĩs vedinà « la mère va conduisant les enfants » (instrumental vaikaĩs « enfants »). Dans un article de B. Gliwa, la construction instrumentale est expliquée comme un cas de réanalyse syntaxique à partir d’un instrumental comitatif original « la mère va avec les enfants, (les) conduisant ». Si séduisante soit-elle à première vue, cette explication ne peut pas rendre compte des contraintes syntaxiques et sémantiques qui s’avèrent caractéristiques de la construction instrumentale. On peut faire l’hypothèse que cette construction reflète l’ambivalence syntaxique des verbes de mouvement, parfois appelée « alternance locative » dans la littérature typologique. L’« alternance locative » réfère au fait que deux constructions sont possibles avec les verbes de mouvement, une construction locative (par ex. verser de l’eau dans un verre) et une construction instrumentale (par ex. remplir un verre d’eau). Il est possible que le type vaikaĩs vedinà « conduisant les enfants » reflète la construction instrumentale de verbes pour lesquels prédomine habituellement la construction locative."
353–377 Pluriactionnalité temporelle en birman et wolof
Les cas de répétition externe

Sylvie VOISIN et Alice VITTRANT
Résumé
L’objectif de cet article est de mettre en évidence les extensions possibles de la notion de pluriactionnalité à partir de morphèmes relevés dans deux langues typologiquement éloignées, le birman et le wolof. Nous nous intéresserons spécifiquement à la pluralité d’un événement dénoté par des morphèmes verbaux. De ce fait, nous n’abordons ni la distributivité, ni la cumulativité - ces sous-types sont marqués par des formes verbales uniquement en wolof et non en birman. Ces morphèmes sont majoritairement des affixes pour le wolof, et des morphèmes libres, essentiellement des auxiliaires, en birman.
379–446 Classes flexionnelles du mazatec et diasystème
Empirisme critique et formalisation

Jean Léo LÉONARD et Alain KIHM
Résumé
Le mazatec est une langue décisive pour les théories phonologiques modernes, en raison de la complexité de ses groupes consonantiques organisés en traits glottiques et de sonorité ou de sonanticité autour de consonnes-pivots, analysables en un riche système autosegmental de traits. Cette ambivalence de la complexité segmentale du mazatec a eu une incidence sur la théorie de la constituance syllabique moderne (contraintes sur la richesse des attaques et des noyaux syllabiques). En tonologie, l’intégration d’un système de quatre tons ponctuels et de contours à la flexion nominale possessive des inaliénables et surtout, à la flexion verbale, a servi de base empirique à Kenneth Pike pour décrire la grammaire des tons d’une langue en fonction de contraintes interactives d’ajustement entre domaines compositionnels formant des radicaux et domaines concaténatifs d’accord TAMV-Personne. La présente étude propose un retour sur les données rassemblées par Kenneth Pike dans le chapitre 8 de son manuel de tonologie théorique et descriptive Tone Languages, qui est encore à ce jour l’étude la plus complète dont on dispose sur la grammaire de la variété centrale des Hautes Terres - Huautla. Les matrices de K. Pike ont servi de questionnaire pour l’ALMaz (Atlas Lingüístico Mazateco), en cours de réalisation depuis 2010, en étroite collaboration avec les organisations locales d’instituteurs bilingues. Le modèle PFM (Paradigm Function Morphology) sert de grille d’analyse afin de sérier les paradigmes et les contraintes de formation de radicaux, ainsi que les mécanismes de concaténation entre thèmes flexionnels et affixes ou clitiques de marquage TAMV-Personne, dans une perspective diasystémique. Les données présentées par K. Pike pour Huautla sont comparées aux données ALMaz issues de deux variétés géographiquement proches, mais structuralement distantes du parler central des Hautes terres: le dialecte de Mazatlán Villa de Flores d’une part, représentatif des Basses Terres, et le sous-dialecte de San Antonio Eloxochitlán, variété de San José Buenavista. Cette étude comparative entre trois dialectes, qui cherche à mettre systématiquement en relief la robustesse des structures (blocs RCR) avec la finesse des contrastes (bloc de RE et surtout, de RMP), fait apparaître un ensemble fini de paramètres de diversification dialectale, tels que les fluctuations du downstep ou abaissement tonal pour le marquage de la personne 1 SG et des aspects marqués (accompli et inaccompli), le site de ce downstep (radical ou suffixal), les chaînes de proclitiques TAMV-Personne et leur sous-catégorisation par les préverbes de classes flexionnelles, l’incidence du PCO dans le domaine Pv-Racine des radicaux verbaux, les syncrétismes dans le choix des radicaux. La notion de diasystème s’avère une fois de plus un concept heuristique pour l’analyse typologique, aussi bien pour conforter la relation entre principes en GU et paramètres dans les grammaires locales, que pour saisir le grain fin de la diversité typologique à travers la trame de la variation interne. A ce titre, le réseau dialectal mazatec est exemplaire, étant donné la richesse de ses contrastes, qui ne retire rien à la robustesse des structures, susceptibles de rendre compte du fonctionnement de sa grammaire.
447–454 L'adjectif russe везучий
Un exemple des relations lexicales slavo-indo-iraniennes

Boris OGUIBENINE
Résumé
La notule se propose d’examiner l’adjectif russe везучий ‘qui a de la chance, qui est favorisé par le sort’ sémantiquement isolé parmi les adjectifs formés au moyen des suffixes -уч- (-юч-) qui remontent aux adjectifs en -ущ-/-ющ- (anciens participes). L’hypothèse présentée consiste à admettre que la signification de cet adjectif s’explique par l’influence d’une langue iranienne, probablement la langue des Scythes. La source lexicale de sa signification est possiblement l’adjectif superlatif avestique vāzižta comparable à l’adjectif védique váhiṣṭha < i.-e. *ṷeĝh- ‘porter, transporter, véhiculer’, dont les traces sont connues en ossète.