Sommaires du BSL

Retour

Numéro 105/1 (2010)

PagesAuteursTitreLienRésumé
vii–xxv Procès-verbaux des séances de l'année 2009 Indisponible
1–6 Nécrologies Indisponible
7–33 Hansjakob SEILER Le continuum linguistique et la relation entre un invariant et ses variantes Résumé
En linguistique comme en langage courant, le terme de continuum est souvent compris comme dénotant un principe de structuration très général et applicable aux domaines les plus divers. Par différence, le présent travail s’efforce de resserrer le domaine du continuum à plusieurs égards: (a) Il prend comme matière de base les continua étudiés dans le cadre des recherches universalistes de l’auteur et des membres du groupe UNITYP. (b) Il prend son départ dans les continua du niveau de la comparaison des langues, niveau plus riche en observables par rapport au niveau conceptuel « supérieur » qui représente l’abstraction maximale; par rapport aussi au niveau « inférieur » des langues particulières qui présentent des continua partiels et souvent troublés par des faits de la diachronie. (c) Parmi les continua comparatifs, appelés dimensions, on se concentrera sur la convergence de cinq d’entre eux, qui ont été décrits de façon approfondie dans nos travaux antérieurs. Les items ordonnancés de façon continue présupposent un dénominateur commun. Nous interprétons cela comme la relation entre un invariant et ses variantes. A première vue, les deux semblent se présupposer mutuellement, c.-à-d. de façon circulaire. Cependant, il y intervient un aspect sui generis qui consiste précisément dans les propriétés du continuum. Elles s’enchaînent de façon consécutive en reproduisant ainsi un parcours bidirectionnel au long de certaines stations entre un départ et un terme. C’est cet aspect relevé au niveau comparatif qui nous permettra d’apprécier le continuum au niveau conceptuel et d’en déterminer ses traits définitoires. Cet aspect fonctionnera d’autre part comme standard vis-à-vis des continua au niveau des langues particulières en décrivant certains déplacements ou fusions dus aux changements linguistiques.
35–48 Gilbert LAZARD À propos de Saussure, de quelques articles récents et d'une singulière ignorance Résumé
Depuis la découverte de nouveaux documents, les publications et débats sur le sens de la pensée de Saussure se multiplient. Il est souvent admis qu’elle n’est pas représentée correctement par le Cours de linguistique générale. Dans le présent article, on souligne l’importance des travaux du philosophe G.G. Granger, qui ont éclairé la signification épistémologique de la doctrine saussurienne, et on soutient qu’il n’y a pas de divergences importantes entre les documents émanés de Saussure lui-même et l’exposé qui en est donné dans le CLG. On commente dans cette perspective quelques articles récemment publiés dans le BSL.
49–83 Claude HAGÈGE Le World Atlas of Language Structures (2005: livre et CD) et les besoins de la typologie linguistique aujourd'hui Résumé
Le World Atlas of Language Structures est un ouvrage considérable, réalisé par une équipe qui a réuni un corpus de 2559 langues, étudiées selon 142 traits typologiques dont le livre donne la répartition géographique dans le monde, en ne retenant pour chaque trait que des valeurs qui ne permettent pas d’entrer dans le détail complexe des faits des langues individuelles. Dans l’équipe des auteurs ne sont pas inclus de nombreux typologistes dont la collaboration aurait pu être précieuse. Certaines langues de toutes les familles manquent, qui ont cependant un grand intérêt typologique. Diverses entreprises antérieures de propos comparable existent, dont certaines auraient été utilement prises en compte. Sur tous ces points, le présent article apporte des suggestions visant à contribuer à une révision, en vue des prochaines éditions de l’Atlas.
85–123 Injoo CHOI-JONIN et Véronique LAGAE Les modes de conceptualisation du point de départ en français et en coréen
Étude des marqueurs depuis / à partir de et -(ey)se / -pwuthe
Résumé
Cette étude contrastive entre le français et le coréen porte sur les marqueurs du point de départ temporel et spatial, et plus précisément sur la préposition depuis et la locution prépositionnelle à partir de en français et sur l’ablatif -(ey)se et l’enclitique -pwuthe, forme grammaticalisée du verbe pwuth-ta (‘adhérer’), en coréen. Elle montre que le point de départ n’est pas conceptualisé de la même manière dans les deux langues: les deux marqueurs du français, qui s’opposent par leur orientation et par leur centre d’empathie, mettent l’accent sur la position du point de départ par rapport à un point de référence, alors que ceux du coréen, mettant en jeu les composants sémantiques du mouvement, envisagent soit le point de départ soit le parcours. Cette différence peut être expliquée par les deux façons de conceptualiser le temps, à savoir les modèles égo-mobile et temps-mobile: les marqueurs du français relèvent du modèle égo-mobile alors que ceux du coréen illustrent le modèle temps-mobile. Cette étude mettra par ailleurs en évidence qu’un noyau sémantique persiste dans le processus de grammaticalisation.
125–144 Claire LE FEUVRE Suffixation et composition
Composés et dérivés de la racine *Heṷ- « voir » dans les langues indo-européennes
Résumé
On analyse d’ordinaire le v.sl. protivǫ « contre » comme un dérivé en *-ṷo- de *proti. Mais le /i/ long, intoné rude à l’origine, fait préférer une autre analyse, *proti-Hṷ-o- « qui regarde en face », d’où « opposé »: il s’agit d’un composé de la racine *Heṷ- « voir » attestée dans véd. uvé et hitt. ūhhi. La même analyse vaut pour v.sl. pravъ « droit », qui n’est pas un dérivé de *pro « devant » dans sa variante *proH dont l’existence est douteuse pour l’époque indo-européenne, mais un composé *pro-Hṷ-o- « qui regarde devant », d’où « droit ». Cet étymon *pro-Hṷ-o- peut aussi rendre compte des adverbes grecs πρωΐ « tôt » (avec désinence refaite) et πρώην « récemment, avant-hier », qui continuent un ancien *πρωϝο- < *pro-Hṷ-o- « qui regarde avant », « tourné vers avant », avec le sens temporel de *pro « avant », alors que le slave continue le sens spatial « devant ». Le même étymon rend compte du v.h.a. fruo « tôt » < *frowan < *pro-Hṷ-o-, qui est superposable à la forme grecque *πρωϝ(ο)- et continue lui aussi le sens temporel de *pro « avant ». La racine *Heṷ- « voir » se retrouve en slave dans (j)avě « clairement », qui est un emprunt à l’iranien (av. āuuiš, véd. āvíḥ < *Hoṷ-i-s) et non une forme héritée parallèle à la forme indo-iranienne, et dans le substantif v.sl. umъ « esprit », lit. aumuõ, qui continuent un ancien *Hou-mo- (du type ὄγμος « sillon » < *h2og-mo-), et les composés *proti-Hṷ-o- et *pro-Hṷ-o- attestent un ancien nom-racine. Du fait de l’amuïssement des laryngales, ces formes s’analysent en synchronie comme des dérivés à suffixe *-ṷo- et non plus comme des composés. Le slave pravъ ne doit pas être comparé directement avec le latin prāvus « tordu, de travers », pour lequel on propose ici une dérivation différente (*pṛh2-ṷo- « qui dépasse, qui est devant », à l’origine de l’ordinal « premier » du véd. pūrva- et du v.sl. prъvъ: ce qui « dépasse » n’est pas rectiligne).
145–179 Éric DIEU L'oxytonèse dans les noms de parties du corps et de céréales en *-ā- du grec ancien, et l'accentuation des collectifs indo-européens Résumé
De nombreux noms de parties du corps, et quelques noms de céréales appartenant au type flexionnel en *-ā- du grec ancien, présentent une oxytonèse qui se trouve en désaccord avec l’accentuation habituelle des noms en *-ā- de sens concret. On s’interroge, dans cet article, sur l’origine de cette accentuation spécifique, qui doit être, pour une part, liée à celle des collectifs indo-européens; et l’on se demande en particulier, dans une perspective essentiellement interne à l’histoire de la langue grecque, dans quelles conditions (notamment dans quels types suffixaux, et selon quels procédés analogiques) cette accentuation, qui doit constituer un archaïsme dans plusieurs mots, s’est étendue à l’intérieur de ces deux champs du lexique.
181–196 Alain BLANC Les formes de gradation du grec ancien en -ούστερος, -ούστατος Résumé
Le grec attique de l’époque classique possède quelques comparatifs et superlatifs en -ούστερος, -ούστατος. Ces formes correspondent à des positifs contractes (εὐνούστερος: εὔνους). Depuis longtemps on considère qu’elles contiennent la finale -έστερος qui a été empruntée aux adjectifs sigmatiques, mais la source de l’analogie n’a pas été dégagée de façon précise. Nous mettons en évidence que certaines formes de gradation en -ούστερος, -ούστατος correspondent en fait à des positifs qui ont été sigmatiques. Nous identifions ainsi les quelques formes qui sont à la source du système en question.
197–221 Marie-Guy BOUTIER Sur un cas de clonage des dérivés toponymiques latins en -ACU à base anthroponymique: *GAUDIACU Résumé
"Cette contribution est consacrée à l’explication du type toponymique *GAUDIACU, auquel se rattachent une cinquantaine de noms de lieux répartis du nord au sud de la Gaule romaine (y compris dans la Belgique actuellement néerlandophone), ainsi qu’au mode de formation particulier qui est à l’origine de ce type. On montre d’abord pourquoi ce dérivé en -ACU ne peut avoir pour base un nom de personne, selon la règle de formation des noms d’établissements humains (villae) créés en Gaule durant l’Antiquité; on établit conséquemment l’origine délexicale de *GAUDIACU et le caractère marginal de cette formation, que l’on assigne chronologiquement au Haut-Empire. On s’interroge ensuite sur la valeur de désignation de *GAUDIACU, en situant le type dans le système latin de dénomination des localités, puis sur sa valeur sémantique, en insérant le mot construit à l’origine de ce type dans une structure lexicale. On se penche enfin sur la valeur de la dérivation en -ACU dans *GAUDIACU en considérant cette formation comme relevant d’une structure morphologique greffée sur la règle de formation des noms de villae en -ACU. L’occasion est donnée de définir le processus, envisagé en tant que clonage de cette règle, à l’origine de la micro-classe des dérivés en -ACU à base non anthroponymique et de dresser une typologie de ses produits, envisagés en tant que clones."
223–245 Anne THEISSEN Sur Une fois adverbial temporel Résumé
Notre article porte sur un emploi de fois, peu commenté par la littérature, celui où le syntagme qu’il forme avec l’article indéfini un joue le rôle d’adverbial de localisation temporelle (Une fois, nous sommes allés en vacances au Maldives). Nous opposerons d’abord cet emploi de fois à son emploi itératif (Nous ne sommes allés qu’une fois aux Maldives) et à son emploi aspectuel (Une fois arrivés aux Maldives, nous avons pris l’hydravion pour rejoindre notre hôtel) pour le rapprocher ensuite d’autres indéfinis temporels (un jour, un matin, etc.). Notre analyse permettra ainsi la mise en relief de l’emploi temporel de une fois et la description des principaux traits qui le caractérisent.
247–263 Françoise GUÉRIN Dynamique syntaxique en tchétchène Résumé
Respecter la réalité des faits de langue en lien avec les faits sociaux est un point de vue qui place la dynamique au coeur de la description linguistique. Cela permet de rendre compte du fonctionnement d’une langue et des changements que ces locuteurs insensiblement lui font subir. Il en résulte que l’étude de la variation est une indication importante d’un changement possible à venir. Ceci ouvre la possibilité de la prédictivité en linguistique. La dynamique et l’évolution linguistique du tchétchène, en ciblant plus précisément le domaine de la syntaxe, seront présentées dans cet article. Les premières attestations écrites concernant cette langue remontent à la fin du XIXème siècle et permettent d’avoir ainsi un point de référence dans le passé. Le tchétchène étudié est celui parlé à Grozny, variété qui sert, depuis 1928, de base à la langue littéraire. Après une présentation de quelques faits de grammaticalisation, je propose l’étude d’un cas de recatégorisation d’une modalité énonciative. La disparition amorcée de l’utilisation d’une construction pronominale particulière est également évoquée. Mais, une plus large place est réservée à la dynamique qui a produit un changement de structure. Comme toutes les langues caucasiques, le tchétchène présente une structure ergative dominante: or, en pleine synchronie, une construction ne présente pas le schéma ergatif attendu. Peut-on déterminer le moment de cette évolution? Quels facteurs peuvent expliquer son apparition? J’essaie d’apporter ici quelques réponses à ces questions.
265–326 Jean-Léo LEONARD Diasystème et spécification de traits en tu'un savi (mixtecan, otomangue oriental) Résumé
Le présent article propose une synthèse critique de diverses théories concernant l’inventaire segmental et les contraintes distributionnelles qui structurent le système phonologique du tu’un savi (ou mixtec). Les langues otomangues sont réputées compter parmi les plus complexes de la Mésoamérique, en raison du caractère compact des réalisations de surface (nasalisation, coalescences, tons ponctuels et à contours, etc.). Le mixtec — les locuteurs préfèrent désormais la dénomination de tu’un savi ou de ñuu savi — est une composante de la sous-famille mixtécane, qui inclut le trique, le cuicatec et probablement aussi l’amuzgo (Longacre 1957, 1961; Longacre & Millon 1961), langues qui appartiennent toutes à la branche orientale de la famille otomangue. La variation interne du mixtec à elle seule est si intense qu’on serait tenté de considérer cette langue davantage comme une sous-famille au sein de l’ensemble mixtecan plutôt qu’un simple réseau dialectal. L’analyse présentée ici revisite les données de Josserand (1983) sur la texture (notamment, la classification) du réseau dialectal tu’un savi, à l’aide d’une base de données qui associe des listes de mots et des étymons compilés par Longacre (1957), Bradley & Josserand (1982), Josserand (1983), et Dürr (1987), en utilisant le dispositif de la géométrie des traits. Cette synthèse critique aboutit à un ensemble de conclusions concernant la dialectique de simplicité et de complexité du système phonologique du tu’un savi envisagé du point de vue du diasystème, et de la nature des inventaires segmentaux en tenant compte de phonotypes sous-jacents. La géométrie des traits (Clements 1985; Clements & Hume 1996) est un modèle d’analyse de la structure interne des segments et des interactions entre les constituants subordonnés aux racines des représentations phonologiques, qui recherche une certaine parcimonie dans la délimitation des classes naturelles. En tant que telle, la géométrie des traits permet de comprendre et de décrire ce qui à première vue apparaît comme un ensemble hautement diversifié d’objets phonologiques, à travers le prisme d’une modélisation réflexive, parcimonieuse, visant à alléger les représentations des structures et des processus ou des contraintes. Elle permet un degré de généralisation suffisant pour rendre compte à l’aide de quelques paramètres simples d’un ensemble de processus de diversification en apparence complexes, caractéristiques du tu’un savi et d’autres langues otomangues. Sans chercher pour autant à trancher dans le débat au sujet de quelle modélisation conviendrait le mieux au tu’un savi en particulier, nous tenterons, à travers l’étude des données de cette langue, de montrer en quoi la géométrie des traits permet de mettre en perspective des niveaux de structuration d’un diasystème en apparence foisonnant comme celui du tu’un savi, selon une logique de géométrie variable de la spécification de traits, à titre d’étude de cas en typologie phonologique. A cette fin, nous tenterons de définir comment un système qui semble mêler des critères relevant de l’échelle de sonorité, de répartition autosegmentale de la glottalité et de la nasalité, et de contraintes liées à la labialité et à la palatalité, peut être réordonné en un ensemble d’options portant sur la spécification de traits. Nous montrerons comment un inventaire consonantique de 21 segments, comme celui du tu’un savi de Peñoles, de la Haute Mixteca, présenté dans un manuel de linguistique mésoaméricaine (Suárez 1983, p. 38), ne fait probablement intervenir guère plus de 7 ou 8 phonotypes sous-jacents, si l’on envisage cet inventaire à l’aide d’une modélisation fondée sur la spécification de traits. De ce point de vue, les avantages de la géométrie des traits sont grands pour saisir la dynamique de simplicité et de complexité des inventaires phonologiques, en termes de typologie des catégories fonctionnelles dans les langues du monde, à travers des logiques de spécification de traits dans des systèmes observables, dans toute leur extension diasystémique. Les langues otomangues s’avèrent être un observatoire privilégié de cette dialectique, dont les enjeux sont grands à l’heure de la constitution de bases de données à l’échelle mondiale, afin de rappeler que les données sont par définition construites et jamais définitivement acquises, en fonction de théories plus ou moins explicites. Expliciter et discuter les prémisses de toute description s’avère à ce titre un exercice des plus salutaires pour approcher des valeurs de vérité relative en typologie phonologique, selon une logique de découverte popperienne.
327–370 Danh Thành DO-HURINVILLE Les parties du discours en vietnamien
Grammaticalisation et transcatégorialité
Résumé
Cet article est composé de trois parties: la première est consacrée, d’une part à une présentation des principales approches (européocentrique, syntaxique, structuraliste, sémantico-syntaxique et fonctionnaliste) relatives au classement des parties du discours en vietnamien depuis 1651 – date de parution du premier dictionnaire-grammaire du vietnamien de Alexandre de Rhodes – jusqu’à nos jours, d’autre part à un regard critique envers ces approches. La deuxième partie a pour objectif de souligner les principales caractéristiques des mots vietnamiens: la distinction des parties du discours dans cette langue isolante se fait plus pertinemment en discours qu’en langue, car le vietnamien est dépourvu de morphologie flexionnelle. Sont succinctement étudiés des mots vietnamiens pour illustrer d’une part la « transcatégorialité » ou « polyfonctionnalité » (cf. S. Robert), d’autre part la « conventionalisation » (cf. B. Heine). Dans cette langue, le phénomène de grammaticalisation peut être observé aussi bien en diachronie qu’en synchronie. La troisième partie propose un classement des parties du discours en vietnamien selon l’approche fonctionnaliste. Les mots vietnamiens sont scindés en mots lexicaux et en mots grammaticaux, sachant que de nombreux mots lexicaux peuvent fonctionner comme des mots grammaticaux. Les mots lexicaux sont divisés en verbes et en noms. La distinction verbo-nominale s’avère possible au moyen de mots témoins (cf. « syntaxe immédiate »). La catégorie « adjectif » est absente en vietnamien: ce sont des verbes de qualité qui remplissent les fonctions de modifieurs de noms et de verbes, correspondant ainsi à des adjectifs et à des adverbes de langues flexionnelles.
371–390 San San HININ TUN L'analyse des particules énonciatives de fin de phrase en birman Résumé
Les particules dites énonciatives sont souvent étudiées dans les langues à forte contrainte morpho-syntaxique, et il en résulte qu’elles paraissent sortir des cadres descriptifs qui ne mettent pas toujours en lumière les fonctions énonciatives. Le birman constitue un cas intéressant car on y trouve un emploi fréquent d’éléments qui s’attachent au groupe verbal, et qui sont traditionnellement décrites selon leurs fonctions syntaxiques, alors que certains de ces éléments servent d’autres fonctions langagières, telles que signaler à l’allocutaire des attitudes énonciatives, tours de paroles cédés ou refusés, reproche, etc. La présente étude examine l’emploi des deux particules TEEH et TAA qui occupent la position finale de la phrase affirmative, avec l’objectif d’identifier leurs fonctions énonciatives à l’aide d’un corpus de birman parlé contemporain.
391–456 Alain LEMARÉCHAL Les systèmes de diathèses et voix des langues de Sulawesi à la source du système des focus des langues des Philippines-Formose Résumé
Nous soutiendrons dans cet article que, dans les langues austronésiennes ayant conservé une morphologie verbale complexe, les systèmes verbaux présentant une opposition croisée entre, d’une part, un actif ou antipassif en *-um-/*m(u)- vs un passif en *-in-/*(n)i- vs une forme non marquée dite « ergative » et, d’autre part, des applicatifs marqués par des suffixes *-i et *-an (ce dernier renouvelé par *-ak°n) sont plus anciens que les systèmes à 4 voix (ou « focus ») attestés dans les langues de Formose et des Philippines. La configuration « à 4 focus » de ces dernières langues résulte d’une réorganisation du type de système attesté en chamorro, bugis, mori, wolio, tukang besi, etc. L’origine de cette réorganisation est à chercher dans la réinterprétation de l’infixe de passif (± accompli) *-in- en marque d’accompli indifférente à la voix, *-in-/*ni- étant lui-même le produit de l’amalgame entre un *n- « accompli » et un *(S)i- « passif ». La configuration « à 4 focus » est une innovation partagée des langues de Formose et des Philippines et autres (malgache, etc.), et non l’inverse. Dans une seconde partie, nous essaierons d’aller plus loin: les marques de diathèses et de voix, *-an, *-i, *-ak°n sont d’anciennes prépositions incorporées (Lemaréchal 1997b), incorporation encore vivante, pour *akan, dans les langues de Sulawesi et d’Insulinde, pour *an en ponape, mokil, etc. S’il s’agit bien du même *(-)an, dans quelle configuration une telle marque de latif a-t-elle pu être associée à la promotion (en objet, puis en sujet) de l’autre argument typique des verbes de déplacement, l’objet déplacé∞∞∞? On a de bonnes raisons de penser que des constructions équivalentes de nos infinitifs et de nos complétives exprimant donc des entités d’ordre supérieur à un (Lyons 1977), attestées en ponape, en palau et dans des langues de Sulawesi, sont au centre de ce remaniement. L’incorporation de prépositions est encore un phénomène vivant en ponape, tandis que la régularisation en 4 focus est un processus arrivé à son terme dans les langues des Philippines du type du tagalog et dans les langues de Formose. La régularisation complète de la répartition de *(i-)Su et *mu (< *m-Su) entre « 2sg » et « 2pl » n’est achevée que dans les langues de Formose (Lemaréchal 2003). Rien qui autorise à voir dans les langues de Formose des langues « archaïques » « proches des origines ».
vii–xxv Procès-verbaux des séances de l'année 2009

1–6 Nécrologies

7–33 Le continuum linguistique et la relation entre un invariant et ses variantes
Hansjakob SEILER
Résumé
En linguistique comme en langage courant, le terme de continuum est souvent compris comme dénotant un principe de structuration très général et applicable aux domaines les plus divers. Par différence, le présent travail s’efforce de resserrer le domaine du continuum à plusieurs égards: (a) Il prend comme matière de base les continua étudiés dans le cadre des recherches universalistes de l’auteur et des membres du groupe UNITYP. (b) Il prend son départ dans les continua du niveau de la comparaison des langues, niveau plus riche en observables par rapport au niveau conceptuel « supérieur » qui représente l’abstraction maximale; par rapport aussi au niveau « inférieur » des langues particulières qui présentent des continua partiels et souvent troublés par des faits de la diachronie. (c) Parmi les continua comparatifs, appelés dimensions, on se concentrera sur la convergence de cinq d’entre eux, qui ont été décrits de façon approfondie dans nos travaux antérieurs. Les items ordonnancés de façon continue présupposent un dénominateur commun. Nous interprétons cela comme la relation entre un invariant et ses variantes. A première vue, les deux semblent se présupposer mutuellement, c.-à-d. de façon circulaire. Cependant, il y intervient un aspect sui generis qui consiste précisément dans les propriétés du continuum. Elles s’enchaînent de façon consécutive en reproduisant ainsi un parcours bidirectionnel au long de certaines stations entre un départ et un terme. C’est cet aspect relevé au niveau comparatif qui nous permettra d’apprécier le continuum au niveau conceptuel et d’en déterminer ses traits définitoires. Cet aspect fonctionnera d’autre part comme standard vis-à-vis des continua au niveau des langues particulières en décrivant certains déplacements ou fusions dus aux changements linguistiques.
35–48 À propos de Saussure, de quelques articles récents et d'une singulière ignorance
Gilbert LAZARD
Résumé
Depuis la découverte de nouveaux documents, les publications et débats sur le sens de la pensée de Saussure se multiplient. Il est souvent admis qu’elle n’est pas représentée correctement par le Cours de linguistique générale. Dans le présent article, on souligne l’importance des travaux du philosophe G.G. Granger, qui ont éclairé la signification épistémologique de la doctrine saussurienne, et on soutient qu’il n’y a pas de divergences importantes entre les documents émanés de Saussure lui-même et l’exposé qui en est donné dans le CLG. On commente dans cette perspective quelques articles récemment publiés dans le BSL.
49–83 Le World Atlas of Language Structures (2005: livre et CD) et les besoins de la typologie linguistique aujourd'hui
Claude HAGÈGE
Résumé
Le World Atlas of Language Structures est un ouvrage considérable, réalisé par une équipe qui a réuni un corpus de 2559 langues, étudiées selon 142 traits typologiques dont le livre donne la répartition géographique dans le monde, en ne retenant pour chaque trait que des valeurs qui ne permettent pas d’entrer dans le détail complexe des faits des langues individuelles. Dans l’équipe des auteurs ne sont pas inclus de nombreux typologistes dont la collaboration aurait pu être précieuse. Certaines langues de toutes les familles manquent, qui ont cependant un grand intérêt typologique. Diverses entreprises antérieures de propos comparable existent, dont certaines auraient été utilement prises en compte. Sur tous ces points, le présent article apporte des suggestions visant à contribuer à une révision, en vue des prochaines éditions de l’Atlas.
85–123 Les modes de conceptualisation du point de départ en français et en coréen
Étude des marqueurs depuis / à partir de et -(ey)se / -pwuthe

Injoo CHOI-JONIN et Véronique LAGAE
Résumé
Cette étude contrastive entre le français et le coréen porte sur les marqueurs du point de départ temporel et spatial, et plus précisément sur la préposition depuis et la locution prépositionnelle à partir de en français et sur l’ablatif -(ey)se et l’enclitique -pwuthe, forme grammaticalisée du verbe pwuth-ta (‘adhérer’), en coréen. Elle montre que le point de départ n’est pas conceptualisé de la même manière dans les deux langues: les deux marqueurs du français, qui s’opposent par leur orientation et par leur centre d’empathie, mettent l’accent sur la position du point de départ par rapport à un point de référence, alors que ceux du coréen, mettant en jeu les composants sémantiques du mouvement, envisagent soit le point de départ soit le parcours. Cette différence peut être expliquée par les deux façons de conceptualiser le temps, à savoir les modèles égo-mobile et temps-mobile: les marqueurs du français relèvent du modèle égo-mobile alors que ceux du coréen illustrent le modèle temps-mobile. Cette étude mettra par ailleurs en évidence qu’un noyau sémantique persiste dans le processus de grammaticalisation.
125–144 Suffixation et composition
Composés et dérivés de la racine *Heṷ- « voir » dans les langues indo-européennes

Claire LE FEUVRE
Résumé
On analyse d’ordinaire le v.sl. protivǫ « contre » comme un dérivé en *-ṷo- de *proti. Mais le /i/ long, intoné rude à l’origine, fait préférer une autre analyse, *proti-Hṷ-o- « qui regarde en face », d’où « opposé »: il s’agit d’un composé de la racine *Heṷ- « voir » attestée dans véd. uvé et hitt. ūhhi. La même analyse vaut pour v.sl. pravъ « droit », qui n’est pas un dérivé de *pro « devant » dans sa variante *proH dont l’existence est douteuse pour l’époque indo-européenne, mais un composé *pro-Hṷ-o- « qui regarde devant », d’où « droit ». Cet étymon *pro-Hṷ-o- peut aussi rendre compte des adverbes grecs πρωΐ « tôt » (avec désinence refaite) et πρώην « récemment, avant-hier », qui continuent un ancien *πρωϝο- < *pro-Hṷ-o- « qui regarde avant », « tourné vers avant », avec le sens temporel de *pro « avant », alors que le slave continue le sens spatial « devant ». Le même étymon rend compte du v.h.a. fruo « tôt » < *frowan < *pro-Hṷ-o-, qui est superposable à la forme grecque *πρωϝ(ο)- et continue lui aussi le sens temporel de *pro « avant ». La racine *Heṷ- « voir » se retrouve en slave dans (j)avě « clairement », qui est un emprunt à l’iranien (av. āuuiš, véd. āvíḥ < *Hoṷ-i-s) et non une forme héritée parallèle à la forme indo-iranienne, et dans le substantif v.sl. umъ « esprit », lit. aumuõ, qui continuent un ancien *Hou-mo- (du type ὄγμος « sillon » < *h2og-mo-), et les composés *proti-Hṷ-o- et *pro-Hṷ-o- attestent un ancien nom-racine. Du fait de l’amuïssement des laryngales, ces formes s’analysent en synchronie comme des dérivés à suffixe *-ṷo- et non plus comme des composés. Le slave pravъ ne doit pas être comparé directement avec le latin prāvus « tordu, de travers », pour lequel on propose ici une dérivation différente (*pṛh2-ṷo- « qui dépasse, qui est devant », à l’origine de l’ordinal « premier » du véd. pūrva- et du v.sl. prъvъ: ce qui « dépasse » n’est pas rectiligne).
145–179 L'oxytonèse dans les noms de parties du corps et de céréales en *-ā- du grec ancien, et l'accentuation des collectifs indo-européens
Éric DIEU
Résumé
De nombreux noms de parties du corps, et quelques noms de céréales appartenant au type flexionnel en *-ā- du grec ancien, présentent une oxytonèse qui se trouve en désaccord avec l’accentuation habituelle des noms en *-ā- de sens concret. On s’interroge, dans cet article, sur l’origine de cette accentuation spécifique, qui doit être, pour une part, liée à celle des collectifs indo-européens; et l’on se demande en particulier, dans une perspective essentiellement interne à l’histoire de la langue grecque, dans quelles conditions (notamment dans quels types suffixaux, et selon quels procédés analogiques) cette accentuation, qui doit constituer un archaïsme dans plusieurs mots, s’est étendue à l’intérieur de ces deux champs du lexique.
181–196 Les formes de gradation du grec ancien en -ούστερος, -ούστατος
Alain BLANC
Résumé
Le grec attique de l’époque classique possède quelques comparatifs et superlatifs en -ούστερος, -ούστατος. Ces formes correspondent à des positifs contractes (εὐνούστερος: εὔνους). Depuis longtemps on considère qu’elles contiennent la finale -έστερος qui a été empruntée aux adjectifs sigmatiques, mais la source de l’analogie n’a pas été dégagée de façon précise. Nous mettons en évidence que certaines formes de gradation en -ούστερος, -ούστατος correspondent en fait à des positifs qui ont été sigmatiques. Nous identifions ainsi les quelques formes qui sont à la source du système en question.
197–221 Sur un cas de clonage des dérivés toponymiques latins en -ACU à base anthroponymique: *GAUDIACU
Marie-Guy BOUTIER
Résumé
"Cette contribution est consacrée à l’explication du type toponymique *GAUDIACU, auquel se rattachent une cinquantaine de noms de lieux répartis du nord au sud de la Gaule romaine (y compris dans la Belgique actuellement néerlandophone), ainsi qu’au mode de formation particulier qui est à l’origine de ce type. On montre d’abord pourquoi ce dérivé en -ACU ne peut avoir pour base un nom de personne, selon la règle de formation des noms d’établissements humains (villae) créés en Gaule durant l’Antiquité; on établit conséquemment l’origine délexicale de *GAUDIACU et le caractère marginal de cette formation, que l’on assigne chronologiquement au Haut-Empire. On s’interroge ensuite sur la valeur de désignation de *GAUDIACU, en situant le type dans le système latin de dénomination des localités, puis sur sa valeur sémantique, en insérant le mot construit à l’origine de ce type dans une structure lexicale. On se penche enfin sur la valeur de la dérivation en -ACU dans *GAUDIACU en considérant cette formation comme relevant d’une structure morphologique greffée sur la règle de formation des noms de villae en -ACU. L’occasion est donnée de définir le processus, envisagé en tant que clonage de cette règle, à l’origine de la micro-classe des dérivés en -ACU à base non anthroponymique et de dresser une typologie de ses produits, envisagés en tant que clones."
223–245 Sur Une fois adverbial temporel
Anne THEISSEN
Résumé
Notre article porte sur un emploi de fois, peu commenté par la littérature, celui où le syntagme qu’il forme avec l’article indéfini un joue le rôle d’adverbial de localisation temporelle (Une fois, nous sommes allés en vacances au Maldives). Nous opposerons d’abord cet emploi de fois à son emploi itératif (Nous ne sommes allés qu’une fois aux Maldives) et à son emploi aspectuel (Une fois arrivés aux Maldives, nous avons pris l’hydravion pour rejoindre notre hôtel) pour le rapprocher ensuite d’autres indéfinis temporels (un jour, un matin, etc.). Notre analyse permettra ainsi la mise en relief de l’emploi temporel de une fois et la description des principaux traits qui le caractérisent.
247–263 Dynamique syntaxique en tchétchène
Françoise GUÉRIN
Résumé
Respecter la réalité des faits de langue en lien avec les faits sociaux est un point de vue qui place la dynamique au coeur de la description linguistique. Cela permet de rendre compte du fonctionnement d’une langue et des changements que ces locuteurs insensiblement lui font subir. Il en résulte que l’étude de la variation est une indication importante d’un changement possible à venir. Ceci ouvre la possibilité de la prédictivité en linguistique. La dynamique et l’évolution linguistique du tchétchène, en ciblant plus précisément le domaine de la syntaxe, seront présentées dans cet article. Les premières attestations écrites concernant cette langue remontent à la fin du XIXème siècle et permettent d’avoir ainsi un point de référence dans le passé. Le tchétchène étudié est celui parlé à Grozny, variété qui sert, depuis 1928, de base à la langue littéraire. Après une présentation de quelques faits de grammaticalisation, je propose l’étude d’un cas de recatégorisation d’une modalité énonciative. La disparition amorcée de l’utilisation d’une construction pronominale particulière est également évoquée. Mais, une plus large place est réservée à la dynamique qui a produit un changement de structure. Comme toutes les langues caucasiques, le tchétchène présente une structure ergative dominante: or, en pleine synchronie, une construction ne présente pas le schéma ergatif attendu. Peut-on déterminer le moment de cette évolution? Quels facteurs peuvent expliquer son apparition? J’essaie d’apporter ici quelques réponses à ces questions.
265–326 Diasystème et spécification de traits en tu'un savi (mixtecan, otomangue oriental)
Jean-Léo LEONARD
Résumé
Le présent article propose une synthèse critique de diverses théories concernant l’inventaire segmental et les contraintes distributionnelles qui structurent le système phonologique du tu’un savi (ou mixtec). Les langues otomangues sont réputées compter parmi les plus complexes de la Mésoamérique, en raison du caractère compact des réalisations de surface (nasalisation, coalescences, tons ponctuels et à contours, etc.). Le mixtec — les locuteurs préfèrent désormais la dénomination de tu’un savi ou de ñuu savi — est une composante de la sous-famille mixtécane, qui inclut le trique, le cuicatec et probablement aussi l’amuzgo (Longacre 1957, 1961; Longacre & Millon 1961), langues qui appartiennent toutes à la branche orientale de la famille otomangue. La variation interne du mixtec à elle seule est si intense qu’on serait tenté de considérer cette langue davantage comme une sous-famille au sein de l’ensemble mixtecan plutôt qu’un simple réseau dialectal. L’analyse présentée ici revisite les données de Josserand (1983) sur la texture (notamment, la classification) du réseau dialectal tu’un savi, à l’aide d’une base de données qui associe des listes de mots et des étymons compilés par Longacre (1957), Bradley & Josserand (1982), Josserand (1983), et Dürr (1987), en utilisant le dispositif de la géométrie des traits. Cette synthèse critique aboutit à un ensemble de conclusions concernant la dialectique de simplicité et de complexité du système phonologique du tu’un savi envisagé du point de vue du diasystème, et de la nature des inventaires segmentaux en tenant compte de phonotypes sous-jacents. La géométrie des traits (Clements 1985; Clements & Hume 1996) est un modèle d’analyse de la structure interne des segments et des interactions entre les constituants subordonnés aux racines des représentations phonologiques, qui recherche une certaine parcimonie dans la délimitation des classes naturelles. En tant que telle, la géométrie des traits permet de comprendre et de décrire ce qui à première vue apparaît comme un ensemble hautement diversifié d’objets phonologiques, à travers le prisme d’une modélisation réflexive, parcimonieuse, visant à alléger les représentations des structures et des processus ou des contraintes. Elle permet un degré de généralisation suffisant pour rendre compte à l’aide de quelques paramètres simples d’un ensemble de processus de diversification en apparence complexes, caractéristiques du tu’un savi et d’autres langues otomangues. Sans chercher pour autant à trancher dans le débat au sujet de quelle modélisation conviendrait le mieux au tu’un savi en particulier, nous tenterons, à travers l’étude des données de cette langue, de montrer en quoi la géométrie des traits permet de mettre en perspective des niveaux de structuration d’un diasystème en apparence foisonnant comme celui du tu’un savi, selon une logique de géométrie variable de la spécification de traits, à titre d’étude de cas en typologie phonologique. A cette fin, nous tenterons de définir comment un système qui semble mêler des critères relevant de l’échelle de sonorité, de répartition autosegmentale de la glottalité et de la nasalité, et de contraintes liées à la labialité et à la palatalité, peut être réordonné en un ensemble d’options portant sur la spécification de traits. Nous montrerons comment un inventaire consonantique de 21 segments, comme celui du tu’un savi de Peñoles, de la Haute Mixteca, présenté dans un manuel de linguistique mésoaméricaine (Suárez 1983, p. 38), ne fait probablement intervenir guère plus de 7 ou 8 phonotypes sous-jacents, si l’on envisage cet inventaire à l’aide d’une modélisation fondée sur la spécification de traits. De ce point de vue, les avantages de la géométrie des traits sont grands pour saisir la dynamique de simplicité et de complexité des inventaires phonologiques, en termes de typologie des catégories fonctionnelles dans les langues du monde, à travers des logiques de spécification de traits dans des systèmes observables, dans toute leur extension diasystémique. Les langues otomangues s’avèrent être un observatoire privilégié de cette dialectique, dont les enjeux sont grands à l’heure de la constitution de bases de données à l’échelle mondiale, afin de rappeler que les données sont par définition construites et jamais définitivement acquises, en fonction de théories plus ou moins explicites. Expliciter et discuter les prémisses de toute description s’avère à ce titre un exercice des plus salutaires pour approcher des valeurs de vérité relative en typologie phonologique, selon une logique de découverte popperienne.
327–370 Les parties du discours en vietnamien
Grammaticalisation et transcatégorialité

Danh Thành DO-HURINVILLE
Résumé
Cet article est composé de trois parties: la première est consacrée, d’une part à une présentation des principales approches (européocentrique, syntaxique, structuraliste, sémantico-syntaxique et fonctionnaliste) relatives au classement des parties du discours en vietnamien depuis 1651 – date de parution du premier dictionnaire-grammaire du vietnamien de Alexandre de Rhodes – jusqu’à nos jours, d’autre part à un regard critique envers ces approches. La deuxième partie a pour objectif de souligner les principales caractéristiques des mots vietnamiens: la distinction des parties du discours dans cette langue isolante se fait plus pertinemment en discours qu’en langue, car le vietnamien est dépourvu de morphologie flexionnelle. Sont succinctement étudiés des mots vietnamiens pour illustrer d’une part la « transcatégorialité » ou « polyfonctionnalité » (cf. S. Robert), d’autre part la « conventionalisation » (cf. B. Heine). Dans cette langue, le phénomène de grammaticalisation peut être observé aussi bien en diachronie qu’en synchronie. La troisième partie propose un classement des parties du discours en vietnamien selon l’approche fonctionnaliste. Les mots vietnamiens sont scindés en mots lexicaux et en mots grammaticaux, sachant que de nombreux mots lexicaux peuvent fonctionner comme des mots grammaticaux. Les mots lexicaux sont divisés en verbes et en noms. La distinction verbo-nominale s’avère possible au moyen de mots témoins (cf. « syntaxe immédiate »). La catégorie « adjectif » est absente en vietnamien: ce sont des verbes de qualité qui remplissent les fonctions de modifieurs de noms et de verbes, correspondant ainsi à des adjectifs et à des adverbes de langues flexionnelles.
371–390 L'analyse des particules énonciatives de fin de phrase en birman
San San HININ TUN
Résumé
Les particules dites énonciatives sont souvent étudiées dans les langues à forte contrainte morpho-syntaxique, et il en résulte qu’elles paraissent sortir des cadres descriptifs qui ne mettent pas toujours en lumière les fonctions énonciatives. Le birman constitue un cas intéressant car on y trouve un emploi fréquent d’éléments qui s’attachent au groupe verbal, et qui sont traditionnellement décrites selon leurs fonctions syntaxiques, alors que certains de ces éléments servent d’autres fonctions langagières, telles que signaler à l’allocutaire des attitudes énonciatives, tours de paroles cédés ou refusés, reproche, etc. La présente étude examine l’emploi des deux particules TEEH et TAA qui occupent la position finale de la phrase affirmative, avec l’objectif d’identifier leurs fonctions énonciatives à l’aide d’un corpus de birman parlé contemporain.
391–456 Les systèmes de diathèses et voix des langues de Sulawesi à la source du système des focus des langues des Philippines-Formose
Alain LEMARÉCHAL
Résumé
Nous soutiendrons dans cet article que, dans les langues austronésiennes ayant conservé une morphologie verbale complexe, les systèmes verbaux présentant une opposition croisée entre, d’une part, un actif ou antipassif en *-um-/*m(u)- vs un passif en *-in-/*(n)i- vs une forme non marquée dite « ergative » et, d’autre part, des applicatifs marqués par des suffixes *-i et *-an (ce dernier renouvelé par *-ak°n) sont plus anciens que les systèmes à 4 voix (ou « focus ») attestés dans les langues de Formose et des Philippines. La configuration « à 4 focus » de ces dernières langues résulte d’une réorganisation du type de système attesté en chamorro, bugis, mori, wolio, tukang besi, etc. L’origine de cette réorganisation est à chercher dans la réinterprétation de l’infixe de passif (± accompli) *-in- en marque d’accompli indifférente à la voix, *-in-/*ni- étant lui-même le produit de l’amalgame entre un *n- « accompli » et un *(S)i- « passif ». La configuration « à 4 focus » est une innovation partagée des langues de Formose et des Philippines et autres (malgache, etc.), et non l’inverse. Dans une seconde partie, nous essaierons d’aller plus loin: les marques de diathèses et de voix, *-an, *-i, *-ak°n sont d’anciennes prépositions incorporées (Lemaréchal 1997b), incorporation encore vivante, pour *akan, dans les langues de Sulawesi et d’Insulinde, pour *an en ponape, mokil, etc. S’il s’agit bien du même *(-)an, dans quelle configuration une telle marque de latif a-t-elle pu être associée à la promotion (en objet, puis en sujet) de l’autre argument typique des verbes de déplacement, l’objet déplacé∞∞∞? On a de bonnes raisons de penser que des constructions équivalentes de nos infinitifs et de nos complétives exprimant donc des entités d’ordre supérieur à un (Lyons 1977), attestées en ponape, en palau et dans des langues de Sulawesi, sont au centre de ce remaniement. L’incorporation de prépositions est encore un phénomène vivant en ponape, tandis que la régularisation en 4 focus est un processus arrivé à son terme dans les langues des Philippines du type du tagalog et dans les langues de Formose. La régularisation complète de la répartition de *(i-)Su et *mu (< *m-Su) entre « 2sg » et « 2pl » n’est achevée que dans les langues de Formose (Lemaréchal 2003). Rien qui autorise à voir dans les langues de Formose des langues « archaïques » « proches des origines ».