Sommaires du BSL

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Numéro 104/1 (2009)

PagesAuteursTitreLienRésumé
vii–xxix Procès-verbaux des séances de l'année 2008 Indisponible
1–15 Gilbert LAZARD Pour une linguistique pure Résumé
La conception saussurienne de la langue comme forme surgissant de l’association de deux substances amorphes en fait un objet scientifique conforme aux conditions épistémologiques de la fondation d’une véritable science. La « linguistique pure », qui s’applique à cet objet, se situe au centre des sciences du langage et laisse le champ libre à toutes, y compris la recherche des rapports avec la psychologie et les autres disciplines cognitives. On montre qu’elle est plus proche du statut scientifique que les formes les plus avancées de « grammaire de construction ».
17–38 Martin HASPELMATH Pourquoi la typologie des langues est-elle possible? Résumé
Que la typologie des langues soit possible n’est pas une évidence compte tenu de la diversité des structures grammaticales. Certes les langues peuvent exprimer approximativement les mêmes choses, mais elles ont des catégories grammaticales complètement différentes qui ne sont pas assimilables aux catégories d’autres langues. Dans l’ancienne tradition structuraliste on a conclu de cette constatation que la typologie des langues n’est effectivement pas possible. La tradition générative représentait la position (aprioristique) radicalement antinomique que toutes les grammaires sont constituées des mêmes moellons et que les catégories se laissent très bien assimiler les unes aux autres. Mais ces derniers temps la conception non-aprioristique regagne du terrain et dans cette contribution j’explique comment on peut pratiquer le typologie des langues selon un tel point de vue. La solution du problème consiste à reconnaître que les catégories descriptives et les concepts comparatifs doivent être très rigoureusement distingués, bien que très souvent les même termes soient employés pour les uns comme pour les autres. Cela signifie que la typologie et la description des langues dépendent moins fortement l’une de l’autre que beaucoup de linguistes ne le pensent jusqu’à présent.
39–105 Loïc DEPECKER Pour une généalogie de la pensée de Saussure (2) Résumé
Nous avons exposé dans des articles précédents (BSL 2002, 2003, 2008) la nécessité de relire Saussure au plus près des manuscrits, en raison des besoins théoriques nouveaux apparus en linguistique ces dernières années. Nous proposions en réponse à cette nécessité (L’information grammaticale 2005, BSL 2008) une reconstitution logique de la pensée de Saussure telle que la donnent à lire les manuscrits déjà connus ou récemment retrouvés (BPU 1996). Les Écrits de linguistique générale (2002), qui en publie une partie, ont commencé à faire prendre plus résolument conscience du décalage entre la pensée de Saussure et le Cours de linguistique générale, oeuvre due essentiellement à Charles Bally et Albert Sechehaye. En tout état de cause, ces écrits manuscrits forcent à entrer en profondeur dans la pensée de Saussure en prenant en considération l’ensemble de l’« oeuvre ». Nous approfondissons ici la méthode que nous avions fixée pour cela: reconstruire le fil chronologique de la pensée de Saussure quand les manuscrits sont datables; s’essayer à une reconstruction logique quand les datations sont douteuses ou peu avérées. Cela, en s’efforçant de s’en remettre au manuscrit et de s’en tenir à la logique du fragment, en se gardant d’extrapoler. Pour nous, c’est à une révolution philologique qu’il faut procéder pour aller au plus près de la pensée de Saussure, en prenant en compte l’ensemble des manuscrits saussuriens. Dans ce second article sur la généalogie de la pensée de Saussure, qui s’étend jusqu’à ses dernières journées de cours de linguistique générale (1911), nous abordons quelques-uns des points capitaux de sa pensée, notamment: la question de l’analogie, des arbitraires linguistiques, de la langue, de la valeur, du signe et de la sémiologie, projet ultime de Saussure. Deux grandes constatations au moins: la question du « sujet parlant » et sa dimension psychologique sont restées centrales dans la construction du projet; les faits linguistiques doivent s’analyser dans l’horizon d’une « sémiologie ». À l’arrivée, le décalage entre les manuscrits et le Cours de linguistique générale se révèle impressionnant.
107–126 Françoise BADER Frappes: du tonnerre à l'if, l'arc, le sanglier, l'ivoire, le bouc, la corne
(Étymologies et concaténations)
Résumé
1. Étymologie arborescente: 1.1. Ulysse; 1.2. objet de l’étude 2. Racine *teh2- « frapper »: 2.1. « tonnerre »; 2.2. gaul. Tanaros et Taranis, et Reimwortbildungen; 2.3. formes à *s- mobile; 2.4. adjectif en *-ú- et formes élargies (Typhon, Tyndare, etc.); 2.5. « if », « arc » et flèches empoisonnées, « Archers »; 2.6. « contagion ». 3. Racine *h1ebh- « frapper à mort »: 3.1. « if »; 3.2. « sanglier »; 3.3. « ivoire (de sanglier) »; 3.4. donnèes propres à la tradition grecque: 3.4.1. le casque d’Ulysse à ivoire tiré des dents d’un sanglier; 3.4.2. « if » et « Taxaies »; 3.5. « bouc » en thrace. 4. Le bouc, ses cornes, et les arcs: 4.1. racine de l’« élan »: *h2ei(g/k)-: αἴξ, lat. īcō, etc.; 4.2. le bouc qui frappe par ses cornes et l’arc de Pandare; 4.3. corne et ivoire aux portes des songes de Pénélope.
127–159 Robert DE DARDEL La reconstruction de la syntaxe en protolangue Résumé
En parcourant les ouvrages consacrés à la grammaire historico-comparative, on observe que cette discipline est gênée dans sa mise en oeuvre par quelques désaccords persistants entre savants, ainsi que parfois par une connaissance trop limitée des possibilités de reconstruction protolinguistique; ceci est le cas surtout en syntaxe. Une neutralisation des désaccords et une application détaillée de certaines techniques de reconstruction syntaxique au domaine, privilégié entre tous, des langues romanes devraient, à mon avis, pouvoir guider aussi les comparatistes non romanistes vers la solution des problèmes qu’ils rencontrent.
161–183 Catherine SCHNEDECKER Le nom propre modifié par les adjectifs dits « de qualité » ou pourquoi « ce sacré Charlemagne a-t-il eu cette idée folle un jour d'inventer l'école »? Résumé
Cette étude porte sur les conditions d’emploi de la séquence sacré + nom propre (Npr) aux plans syntaxico-sémantique et discursif. Nous déterminons le type de modification que l’adjectif engage et en quoi il se singularise de SN proches que ce soit par le type d’adjectifs (cher, brave, etc.) ou par les emplois (notamment ceux des SN démonstratifs avec ou sans sacré). Sacré Npr est non seulement propre à la langue orale ou oralisée mais apparaît dans des interactions verbales « entre hommes », fondées sur la proximité et la parité des participants. Il y sert, d’une part, à « épingler » la constance observée par le locuteur entre les instances du porteur du Npr, ce qui suppose une parfaite connaissance du comportement du référent. D’où les effets empathiques de la séquence. D’autre part, le SN est d’une certaine manière « performatif » en ce que sacré n’implique aucun trait sémantique extérieur à son énonciation.
185–214 Pierre LARRIVEE et Estelle MOLINE Comment ne pas perdre le tête?
À propos des effets d'intervention dans les interronégatives en comment et de leur suspension dans les questions rhétoriques
Résumé
Les interrogatives partielles peuvent être marquées par un mot en QU en position initiale de la phrase. Cette position est analysée dans différents cadres génératifs comme mettant en jeu le mouvement du mot QU depuis une position intraprédicative. Ce mouvement serait démontré par le fait qu’il peut être interrompu par différents opérateurs, dont la négation. Cette interruption distinguerait le mouvement des arguments et des non-arguments: les QU sous-catégorisés pourraient passer par-dessus la négation parce que leur prédicat licencie leur trace. Cela prédit que comment, combien, où, pourquoi et quand ne peuvent pas introduire de questions négatives (?* Comment ne lui a-t-il pas parlé?), ce que pourraient qui, que, quoi (À qui n’a-t-il pas parlé?). C’est cette prédiction que teste ce travail qui considère le mot QU comment avec des propositions interrogatives niées. Il se fonde sur le recensement des attestations dans Frantext pour le 20ème siècle, parmi lesquelles prédominent les questions rhétoriques (Comment ne pas perdre la tête?). L’identification de ces dernières face aux interrogations réelles demande des critères que formule ce travail. La raison pour laquelle les questions rhétoriques rendent possible les séquences considérées est envisagée, et sont considérées une hypothèse syntaxique sur un prédicat sous-jacent et une hypothèse interprétative sur le rôle des présuppositions. L’intervention des présuppositions reflète la définition même de la question rhétorique, et suggère que la putative impossibilité des questions négatives avec un QU adverbial tiendrait à des facteurs d’informativité.
215–259 Emmanuel DUPRAZ Stratégies de relativisation dans les langues sabelliques Résumé
"Les deux langues sabelliques les mieux documentées, l’ombrien et l’osque, présentent des stratégies de relativisation différentes l’une de l’autre, et différentes aussi de celles du latin classique. En osque, il existe deux pronoms relatifs, *ki- et *ko-, distingués selon un critère qui semble syntaxique: *ki- est employé dans les relatives libres, *ko- dans les relatives à nom de domaine. En ombrien, il existe deux pronoms relatifs, *ki- et *ko-, et aussi un relativiseur invariable, l’ancien nominatif-accusatif neutre singulier *kod. Les pronoms *ki- et *ko- semblent surtout distingués selon un critère sémantique, *ki- pour les relatives génériques, *ko- pour les relatives spécifiques. Le relativiseur invariable *kod semble remplacer les deux pronoms dans les contextes où le rôle relativisé et le rôle joué dans l’hyperordonnée ne concordent pas. br />
Die zwei sabellischen Sprachen, deren Überlieferung die umfangreichste ist, Umbrisch und Oskisch, bieten Relativierungsstrategien, die miteinander nicht übereinstimmen, und die auch nicht mit der Relativierungsstrategie des klassischen Lateinischen übereinstimmen. Im Oskischen sind zwei Relativpronomina belegt, *ki- und *ko-. Die Unterscheidung zwischen beiden ist syntaktisch: *ki- wird verwendet, wenn kein Bezugswort anwesend ist; *ko- wird verwendet, wenn ein Bezugswort anwesend ist. Im Umbrischen sind zwei Relativpronomina, *ki- und *ko-, und auch ein nicht flektierbarer Relativizer, der ehemalige Nominativ-Akkusativ Singular Neutrum *kod, belegt. Anscheinend ist die Unterscheidung zwischen den Pronomina *ki- und *ko- semantisch: *ki- wird verwendet, wenn der Relativsatz verallgemeinernd ist, *ko- wird verwendet, wenn er spezifisch ist. Anscheinend ersetzt der nicht flektierbare Relativizer *kod die Pronomina in Kontexten, wo die Funktion des Relativizers und die Funktion des Relativsatzes im übergeordneten Satze miteinander nicht übereinstimmen."
261–309 Franck FLORICIC À propos du statut morpho-syntaxique de la négation connexionnelle en italien, en espagnol et en occitan languedocien
'Être' ou 'ne pas être' un clitique...
Résumé
Si les « n-words » et autres « negative polarity items » ont fait l’objet de nombreuses études, il n’en est pas de même des marqueurs de négation dite phrastique. L’objet de cette contribution est donc d’examiner le comportement de la négation en italien et en espagnol afin de circonscrire les propriétés syntaxiques et prosodiques des marqueurs non et no. A partir d’exemples récoltés sur le Net, on avance un certain nombre de critères à l’appui de l’hypothèse que, dans l’état actuel de ces langues, ces marqueurs ne sauraient être considérés comme des clitiques. On discute par là même le point de vue de Witold Manczak d’après lequel la distinction entre formes toniques et formes atones n’aurait aucun fondement. La dernière partie de cette contribution est consacrée à la négation connexionnelle de l’occitan languedocien; on montre à partir de données occitanes inédites que dans un certain nombre de localités, la négation pas a perdu toute autonomie syntaxique et prosodique et a fini par se cliticiser.
311–360 Daniel PETIT La préhistoire des adjectifs déterminés du baltique et du slave Résumé
L’existence d’une flexion composée de l’adjectif est généralement considérée comme un trait commun des langues baltiques et des langues slaves et par là même comme un argument en faveur de la reconstruction d’une proto-langue balto-slave. L’objet du présent article est d’éclairer l’origine de cette flexion et en particulier de discuter le parallèle du connecteur relatif des langues iraniennes.
361–382 Irina FOUGERON A et I, ou tel est mon bon plaisir Résumé
Les études russes consacrées aux conjonctions de coordination analysent chacune d’elles indépendamment des autres. Dans des travaux antérieurs, nous avons montré qu’il existe en russe moderne certains indices sélectifs communs à no et a. Il semblerait qu’entre a (adversative) et i (cumulative) il existe de nombreux emplois concurrents. On remarque d’ailleurs que pour traduire les trois conjonctions de coordination russes le français ne dispose que de deux conjonctions: si la conjonction no (adversative) est, très souvent, traduite par « mais », a et i se traduisent toutes deux par « et ». Nous nous proposons, sur la base du russe contemporain, de mettre en évidence les différents indices sélectifs des conjonctions a et i (chacune pouvant être « interne » ou « externe » selon la terminologie de S. Karcevski), et de montrer: – quelles sont les modifications dans l’organisation du message apportées par l’emploi de l’une ou l’autre de ces conjonctions en contexte lexico-syntaxique identique, – quelles sont les manifestations intonatives de ces changements, – quelles sont les répercussions de ces modifications sur le fonctionnement de la phrase dans le contexte. En vieux-slave, a et i étaient très proches: dans différentes copies d’un même texte, une conjonction pouvait être employée à la place de l’autre. L’analyse des textes vieux-russes nous a permis de voir que certaines expressions ont totalement changé de sens du fait du jeu des deux conjonctions a et i. Nous illustrerons notre analyse d’exemples tirés de textes anciens qui sont, aujourd’hui, devenus proverbiaux.
383–409 Evangelia ADAMOU Le marquage differentiel de l'objet en nashta et en pomaque (slave, Grèce)
Revenir sur l'hypothèse du contact des langues
Résumé
Le marquage différentiel de l’objet (Bossong 1985; Lazard 2001) est un phénomène typologique assez courant et bien décrit dans les langues du monde. L’application de ce cadre d’analyse à des faits slaves méridionaux (Adamou 2006) apporte un éclairage nouveau: 1. elle permet une analyse unifiée de ce phénomène syntaxique commun, quoique exprimé par des moyens différents: par une unité casuelle (génitif-accusatif, ex. pomaque), par une unité préposée (na ex. nashta), voire les deux (ex. macédonien d’Ohrid, Struga); 2. elle permet d’établir un lien entre ce phénomène dans les variétés contemporaines et en vieux-slave (génitif-accusatif cf. Meillet 1897); 3. cette approche affaiblit l’hypothèse du contact de langues qui a été avancée pour comprendre « la construction de l’objet direct par la préposition na » (Koneski, Vidoeski & Jašar-Nasteva 1968; Cyxun 1981; Topolinjska 1995; Markovik 2007; Sobolev 2008). Une hypothèse encore plus fragilisée lorsqu’on applique les méthodes de contact de langues (Thomason 2001; Matras & Sakel 2007). Cette analyse est illustrée par des données inédites de deux variétés slaves de Grèce (nashta, pomaque).
411–443 Danh Thành DO-HURINVILLE Étude du topicaliseur thì en vietnamien Résumé
Le mot thì, d’origine nominale signifiant « temps », a été grammaticalisé pour devenir un relateur — qui, sur le plan syntaxique, met en relation deux constituants A et B selon le modèle A thì B — ou un topicaliseur, dont se sert le locuteur pour agir sur l’allocutaire du point de vue pragmatique. Les constituants A et B peuvent être des propositions ou des syntagmes. La taille et la nature du constituant A (proposition ou syntagme) sont corrélées avec un affaiblissement sémantique de thì et avec l’apparition de nouveaux sens grammaticaux. Au niveau propositionnel, thì se combine avec les subordonnants khi « quand », nêu « si » pour former les structures Khi A, thì B « Quand A, alors B », et Nêu A, thì B « Si A, alors B ». Dans la première structure, thì participe à l’expression d’une valeur temporelle anaphorique et d’une valeur aspectuelle inchoative. Dans la seconde structure, thì participe à l’expression d’une valeur de conséquence. Du point de vue pragmatique, les propositions subordonnées (protases) sont des topiques, les propositions principales (apodoses) sont des commentaires. Au niveau du syntagme, thì sert à topicaliser le constituant A, qui peut être un syntagme nominal, un syntagme pronominal, un syntagme verbal, ou un syntagme prépositionnel, et à participer à la réduplication du constituant A pour exprimer, selon les contextes, un effet contrastif ou un effet concessif. Dans cette opération de redoublement, la taille de A est plus petite que celle de B, car il est normal que le commentaire (B) soit plus informatif que le topique (A).
vii–xxix Procès-verbaux des séances de l'année 2008

1–15 Pour une linguistique pure
Gilbert LAZARD
Résumé
La conception saussurienne de la langue comme forme surgissant de l’association de deux substances amorphes en fait un objet scientifique conforme aux conditions épistémologiques de la fondation d’une véritable science. La « linguistique pure », qui s’applique à cet objet, se situe au centre des sciences du langage et laisse le champ libre à toutes, y compris la recherche des rapports avec la psychologie et les autres disciplines cognitives. On montre qu’elle est plus proche du statut scientifique que les formes les plus avancées de « grammaire de construction ».
17–38 Pourquoi la typologie des langues est-elle possible?
Martin HASPELMATH
Résumé
Que la typologie des langues soit possible n’est pas une évidence compte tenu de la diversité des structures grammaticales. Certes les langues peuvent exprimer approximativement les mêmes choses, mais elles ont des catégories grammaticales complètement différentes qui ne sont pas assimilables aux catégories d’autres langues. Dans l’ancienne tradition structuraliste on a conclu de cette constatation que la typologie des langues n’est effectivement pas possible. La tradition générative représentait la position (aprioristique) radicalement antinomique que toutes les grammaires sont constituées des mêmes moellons et que les catégories se laissent très bien assimiler les unes aux autres. Mais ces derniers temps la conception non-aprioristique regagne du terrain et dans cette contribution j’explique comment on peut pratiquer le typologie des langues selon un tel point de vue. La solution du problème consiste à reconnaître que les catégories descriptives et les concepts comparatifs doivent être très rigoureusement distingués, bien que très souvent les même termes soient employés pour les uns comme pour les autres. Cela signifie que la typologie et la description des langues dépendent moins fortement l’une de l’autre que beaucoup de linguistes ne le pensent jusqu’à présent.
39–105 Pour une généalogie de la pensée de Saussure (2)
Loïc DEPECKER
Résumé
Nous avons exposé dans des articles précédents (BSL 2002, 2003, 2008) la nécessité de relire Saussure au plus près des manuscrits, en raison des besoins théoriques nouveaux apparus en linguistique ces dernières années. Nous proposions en réponse à cette nécessité (L’information grammaticale 2005, BSL 2008) une reconstitution logique de la pensée de Saussure telle que la donnent à lire les manuscrits déjà connus ou récemment retrouvés (BPU 1996). Les Écrits de linguistique générale (2002), qui en publie une partie, ont commencé à faire prendre plus résolument conscience du décalage entre la pensée de Saussure et le Cours de linguistique générale, oeuvre due essentiellement à Charles Bally et Albert Sechehaye. En tout état de cause, ces écrits manuscrits forcent à entrer en profondeur dans la pensée de Saussure en prenant en considération l’ensemble de l’« oeuvre ». Nous approfondissons ici la méthode que nous avions fixée pour cela: reconstruire le fil chronologique de la pensée de Saussure quand les manuscrits sont datables; s’essayer à une reconstruction logique quand les datations sont douteuses ou peu avérées. Cela, en s’efforçant de s’en remettre au manuscrit et de s’en tenir à la logique du fragment, en se gardant d’extrapoler. Pour nous, c’est à une révolution philologique qu’il faut procéder pour aller au plus près de la pensée de Saussure, en prenant en compte l’ensemble des manuscrits saussuriens. Dans ce second article sur la généalogie de la pensée de Saussure, qui s’étend jusqu’à ses dernières journées de cours de linguistique générale (1911), nous abordons quelques-uns des points capitaux de sa pensée, notamment: la question de l’analogie, des arbitraires linguistiques, de la langue, de la valeur, du signe et de la sémiologie, projet ultime de Saussure. Deux grandes constatations au moins: la question du « sujet parlant » et sa dimension psychologique sont restées centrales dans la construction du projet; les faits linguistiques doivent s’analyser dans l’horizon d’une « sémiologie ». À l’arrivée, le décalage entre les manuscrits et le Cours de linguistique générale se révèle impressionnant.
107–126 Frappes: du tonnerre à l'if, l'arc, le sanglier, l'ivoire, le bouc, la corne
(Étymologies et concaténations)

Françoise BADER
Résumé
1. Étymologie arborescente: 1.1. Ulysse; 1.2. objet de l’étude 2. Racine *teh2- « frapper »: 2.1. « tonnerre »; 2.2. gaul. Tanaros et Taranis, et Reimwortbildungen; 2.3. formes à *s- mobile; 2.4. adjectif en *-ú- et formes élargies (Typhon, Tyndare, etc.); 2.5. « if », « arc » et flèches empoisonnées, « Archers »; 2.6. « contagion ». 3. Racine *h1ebh- « frapper à mort »: 3.1. « if »; 3.2. « sanglier »; 3.3. « ivoire (de sanglier) »; 3.4. donnèes propres à la tradition grecque: 3.4.1. le casque d’Ulysse à ivoire tiré des dents d’un sanglier; 3.4.2. « if » et « Taxaies »; 3.5. « bouc » en thrace. 4. Le bouc, ses cornes, et les arcs: 4.1. racine de l’« élan »: *h2ei(g/k)-: αἴξ, lat. īcō, etc.; 4.2. le bouc qui frappe par ses cornes et l’arc de Pandare; 4.3. corne et ivoire aux portes des songes de Pénélope.
127–159 La reconstruction de la syntaxe en protolangue
Robert DE DARDEL
Résumé
En parcourant les ouvrages consacrés à la grammaire historico-comparative, on observe que cette discipline est gênée dans sa mise en oeuvre par quelques désaccords persistants entre savants, ainsi que parfois par une connaissance trop limitée des possibilités de reconstruction protolinguistique; ceci est le cas surtout en syntaxe. Une neutralisation des désaccords et une application détaillée de certaines techniques de reconstruction syntaxique au domaine, privilégié entre tous, des langues romanes devraient, à mon avis, pouvoir guider aussi les comparatistes non romanistes vers la solution des problèmes qu’ils rencontrent.
161–183 Le nom propre modifié par les adjectifs dits « de qualité » ou pourquoi « ce sacré Charlemagne a-t-il eu cette idée folle un jour d'inventer l'école »?
Catherine SCHNEDECKER
Résumé
Cette étude porte sur les conditions d’emploi de la séquence sacré + nom propre (Npr) aux plans syntaxico-sémantique et discursif. Nous déterminons le type de modification que l’adjectif engage et en quoi il se singularise de SN proches que ce soit par le type d’adjectifs (cher, brave, etc.) ou par les emplois (notamment ceux des SN démonstratifs avec ou sans sacré). Sacré Npr est non seulement propre à la langue orale ou oralisée mais apparaît dans des interactions verbales « entre hommes », fondées sur la proximité et la parité des participants. Il y sert, d’une part, à « épingler » la constance observée par le locuteur entre les instances du porteur du Npr, ce qui suppose une parfaite connaissance du comportement du référent. D’où les effets empathiques de la séquence. D’autre part, le SN est d’une certaine manière « performatif » en ce que sacré n’implique aucun trait sémantique extérieur à son énonciation.
185–214 Comment ne pas perdre le tête?
À propos des effets d'intervention dans les interronégatives en comment et de leur suspension dans les questions rhétoriques

Pierre LARRIVEE et Estelle MOLINE
Résumé
Les interrogatives partielles peuvent être marquées par un mot en QU en position initiale de la phrase. Cette position est analysée dans différents cadres génératifs comme mettant en jeu le mouvement du mot QU depuis une position intraprédicative. Ce mouvement serait démontré par le fait qu’il peut être interrompu par différents opérateurs, dont la négation. Cette interruption distinguerait le mouvement des arguments et des non-arguments: les QU sous-catégorisés pourraient passer par-dessus la négation parce que leur prédicat licencie leur trace. Cela prédit que comment, combien, où, pourquoi et quand ne peuvent pas introduire de questions négatives (?* Comment ne lui a-t-il pas parlé?), ce que pourraient qui, que, quoi (À qui n’a-t-il pas parlé?). C’est cette prédiction que teste ce travail qui considère le mot QU comment avec des propositions interrogatives niées. Il se fonde sur le recensement des attestations dans Frantext pour le 20ème siècle, parmi lesquelles prédominent les questions rhétoriques (Comment ne pas perdre la tête?). L’identification de ces dernières face aux interrogations réelles demande des critères que formule ce travail. La raison pour laquelle les questions rhétoriques rendent possible les séquences considérées est envisagée, et sont considérées une hypothèse syntaxique sur un prédicat sous-jacent et une hypothèse interprétative sur le rôle des présuppositions. L’intervention des présuppositions reflète la définition même de la question rhétorique, et suggère que la putative impossibilité des questions négatives avec un QU adverbial tiendrait à des facteurs d’informativité.
215–259 Stratégies de relativisation dans les langues sabelliques
Emmanuel DUPRAZ
Résumé
"Les deux langues sabelliques les mieux documentées, l’ombrien et l’osque, présentent des stratégies de relativisation différentes l’une de l’autre, et différentes aussi de celles du latin classique. En osque, il existe deux pronoms relatifs, *ki- et *ko-, distingués selon un critère qui semble syntaxique: *ki- est employé dans les relatives libres, *ko- dans les relatives à nom de domaine. En ombrien, il existe deux pronoms relatifs, *ki- et *ko-, et aussi un relativiseur invariable, l’ancien nominatif-accusatif neutre singulier *kod. Les pronoms *ki- et *ko- semblent surtout distingués selon un critère sémantique, *ki- pour les relatives génériques, *ko- pour les relatives spécifiques. Le relativiseur invariable *kod semble remplacer les deux pronoms dans les contextes où le rôle relativisé et le rôle joué dans l’hyperordonnée ne concordent pas. br />
Die zwei sabellischen Sprachen, deren Überlieferung die umfangreichste ist, Umbrisch und Oskisch, bieten Relativierungsstrategien, die miteinander nicht übereinstimmen, und die auch nicht mit der Relativierungsstrategie des klassischen Lateinischen übereinstimmen. Im Oskischen sind zwei Relativpronomina belegt, *ki- und *ko-. Die Unterscheidung zwischen beiden ist syntaktisch: *ki- wird verwendet, wenn kein Bezugswort anwesend ist; *ko- wird verwendet, wenn ein Bezugswort anwesend ist. Im Umbrischen sind zwei Relativpronomina, *ki- und *ko-, und auch ein nicht flektierbarer Relativizer, der ehemalige Nominativ-Akkusativ Singular Neutrum *kod, belegt. Anscheinend ist die Unterscheidung zwischen den Pronomina *ki- und *ko- semantisch: *ki- wird verwendet, wenn der Relativsatz verallgemeinernd ist, *ko- wird verwendet, wenn er spezifisch ist. Anscheinend ersetzt der nicht flektierbare Relativizer *kod die Pronomina in Kontexten, wo die Funktion des Relativizers und die Funktion des Relativsatzes im übergeordneten Satze miteinander nicht übereinstimmen."
261–309 À propos du statut morpho-syntaxique de la négation connexionnelle en italien, en espagnol et en occitan languedocien
'Être' ou 'ne pas être' un clitique...

Franck FLORICIC
Résumé
Si les « n-words » et autres « negative polarity items » ont fait l’objet de nombreuses études, il n’en est pas de même des marqueurs de négation dite phrastique. L’objet de cette contribution est donc d’examiner le comportement de la négation en italien et en espagnol afin de circonscrire les propriétés syntaxiques et prosodiques des marqueurs non et no. A partir d’exemples récoltés sur le Net, on avance un certain nombre de critères à l’appui de l’hypothèse que, dans l’état actuel de ces langues, ces marqueurs ne sauraient être considérés comme des clitiques. On discute par là même le point de vue de Witold Manczak d’après lequel la distinction entre formes toniques et formes atones n’aurait aucun fondement. La dernière partie de cette contribution est consacrée à la négation connexionnelle de l’occitan languedocien; on montre à partir de données occitanes inédites que dans un certain nombre de localités, la négation pas a perdu toute autonomie syntaxique et prosodique et a fini par se cliticiser.
311–360 La préhistoire des adjectifs déterminés du baltique et du slave
Daniel PETIT
Résumé
L’existence d’une flexion composée de l’adjectif est généralement considérée comme un trait commun des langues baltiques et des langues slaves et par là même comme un argument en faveur de la reconstruction d’une proto-langue balto-slave. L’objet du présent article est d’éclairer l’origine de cette flexion et en particulier de discuter le parallèle du connecteur relatif des langues iraniennes.
361–382 A et I, ou tel est mon bon plaisir
Irina FOUGERON
Résumé
Les études russes consacrées aux conjonctions de coordination analysent chacune d’elles indépendamment des autres. Dans des travaux antérieurs, nous avons montré qu’il existe en russe moderne certains indices sélectifs communs à no et a. Il semblerait qu’entre a (adversative) et i (cumulative) il existe de nombreux emplois concurrents. On remarque d’ailleurs que pour traduire les trois conjonctions de coordination russes le français ne dispose que de deux conjonctions: si la conjonction no (adversative) est, très souvent, traduite par « mais », a et i se traduisent toutes deux par « et ». Nous nous proposons, sur la base du russe contemporain, de mettre en évidence les différents indices sélectifs des conjonctions a et i (chacune pouvant être « interne » ou « externe » selon la terminologie de S. Karcevski), et de montrer: – quelles sont les modifications dans l’organisation du message apportées par l’emploi de l’une ou l’autre de ces conjonctions en contexte lexico-syntaxique identique, – quelles sont les manifestations intonatives de ces changements, – quelles sont les répercussions de ces modifications sur le fonctionnement de la phrase dans le contexte. En vieux-slave, a et i étaient très proches: dans différentes copies d’un même texte, une conjonction pouvait être employée à la place de l’autre. L’analyse des textes vieux-russes nous a permis de voir que certaines expressions ont totalement changé de sens du fait du jeu des deux conjonctions a et i. Nous illustrerons notre analyse d’exemples tirés de textes anciens qui sont, aujourd’hui, devenus proverbiaux.
383–409 Le marquage differentiel de l'objet en nashta et en pomaque (slave, Grèce)
Revenir sur l'hypothèse du contact des langues

Evangelia ADAMOU
Résumé
Le marquage différentiel de l’objet (Bossong 1985; Lazard 2001) est un phénomène typologique assez courant et bien décrit dans les langues du monde. L’application de ce cadre d’analyse à des faits slaves méridionaux (Adamou 2006) apporte un éclairage nouveau: 1. elle permet une analyse unifiée de ce phénomène syntaxique commun, quoique exprimé par des moyens différents: par une unité casuelle (génitif-accusatif, ex. pomaque), par une unité préposée (na ex. nashta), voire les deux (ex. macédonien d’Ohrid, Struga); 2. elle permet d’établir un lien entre ce phénomène dans les variétés contemporaines et en vieux-slave (génitif-accusatif cf. Meillet 1897); 3. cette approche affaiblit l’hypothèse du contact de langues qui a été avancée pour comprendre « la construction de l’objet direct par la préposition na » (Koneski, Vidoeski & Jašar-Nasteva 1968; Cyxun 1981; Topolinjska 1995; Markovik 2007; Sobolev 2008). Une hypothèse encore plus fragilisée lorsqu’on applique les méthodes de contact de langues (Thomason 2001; Matras & Sakel 2007). Cette analyse est illustrée par des données inédites de deux variétés slaves de Grèce (nashta, pomaque).
411–443 Étude du topicaliseur thì en vietnamien
Danh Thành DO-HURINVILLE
Résumé
Le mot thì, d’origine nominale signifiant « temps », a été grammaticalisé pour devenir un relateur — qui, sur le plan syntaxique, met en relation deux constituants A et B selon le modèle A thì B — ou un topicaliseur, dont se sert le locuteur pour agir sur l’allocutaire du point de vue pragmatique. Les constituants A et B peuvent être des propositions ou des syntagmes. La taille et la nature du constituant A (proposition ou syntagme) sont corrélées avec un affaiblissement sémantique de thì et avec l’apparition de nouveaux sens grammaticaux. Au niveau propositionnel, thì se combine avec les subordonnants khi « quand », nêu « si » pour former les structures Khi A, thì B « Quand A, alors B », et Nêu A, thì B « Si A, alors B ». Dans la première structure, thì participe à l’expression d’une valeur temporelle anaphorique et d’une valeur aspectuelle inchoative. Dans la seconde structure, thì participe à l’expression d’une valeur de conséquence. Du point de vue pragmatique, les propositions subordonnées (protases) sont des topiques, les propositions principales (apodoses) sont des commentaires. Au niveau du syntagme, thì sert à topicaliser le constituant A, qui peut être un syntagme nominal, un syntagme pronominal, un syntagme verbal, ou un syntagme prépositionnel, et à participer à la réduplication du constituant A pour exprimer, selon les contextes, un effet contrastif ou un effet concessif. Dans cette opération de redoublement, la taille de A est plus petite que celle de B, car il est normal que le commentaire (B) soit plus informatif que le topique (A).