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Numéro 97/1 (2002)

PagesAuteursTitreLienRésumé
i–xxiv Procès-verbaux des séances de l'année 2001 Indisponible
1–3 Nécrologie Indisponible
5–35 Claude HAGÈGE Sous les ailes de Greenberg et au-delà
Pour un élargissement des perspectives de la typologie linguistique
Résumé
La fécondité de l’enseignement de J. H. Greenberg a ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire de la typologie linguistique. Cependant la discipline existait, évidemment, avant Greenberg, même s’il est vrai que personne avant lui n’avait aussi explicitement associé typologie et universaux. D’autre part, tout en rendant à celui qui vient de disparaître l’hommage qu’il mérite, on peut profiter de cette occasion pour suggérer diverses manières d’élargir les perspectives qu’il a introduites. Après avoir rappelé certaines des typologies linguistiques les plus importantes des XIXème et XXème siècles, le présent article essaie de montrer que le principal apport de l’œuvre de Greenberg est la possibilité qu’elle donne d’éprouver sur les langues les plus diverses la validité de principes explicitement formulés par lui. On fait ici porter l’examen sur trois domaines essentiels: d’une part le problème des relations entre fonctions et parties du discours, d’autre part l’étendue et les limites des corrélations séquentielles (d’ordre des mots) au sein des langues, enfin le rôle véritable joué par la transitivité dans les phrases de la conversation spontanée.
37–94 Georges REBUSCHI Coordination et subordination
Deuxième partie: vers la co-jonction généralisée
Résumé
L’idée que la co-jonction est une opération fondamentale qui consiste à associer deux objets syntaxiques au moyen d’un « jonctif » dans la construction de certaines structures complexes est développée ici dans deux domaines empiriques distincts sur une base non-transformationnelle.

Dans la première partie, il est montré que les PHRASES COMPLEXES de l’ancien français composées d’une subordonnée disloquée à gauche et d’une principale qui la suit — et qui, crucialement, peut être « introduite » par un adverbe ou une conjonction — peuvent être analysées dans le cadre de la syntagmatique X-barre comme l’association du spécificateur et du complément structuraux d’une tête (con-)jonctive (réalisée par cet adverbe ou cette conjonction), tête qui, sur le plan sémantique, joue un rôle soit de repérage, soit de connecteur logique: les circonstancielles, conditionnantes, et même les relatives libres disloquées de l’ancien français illustrent ce type, et suggèrent que l’absence, toujours possible, de jonctif segmental peut s’interpréter comme la présence d’un jonctif zéro.

Dans la seconde partie, la MODIFICATION NOMINALE par des propositions relatives, des syntagmes adjectivaux, des syntagmes prépositionnels, et même des syntagmes nominaux qui dénotent des possesseurs, est examinée dans des langues typologiquement très différentes, dans lesquelles un morphème spécial apparaît entre le nom et le modificateur: la contribution sémantique de ce morphème peut alors s’analyser typiquement (dans les cas d’interprétation restrictive) comme celle d’un connecteur permettant de construire l’intersection de l’ensemble dénoté par le nominal et de celui dénoté par l’expression modifiante (une autre interprétation étant disponible dans le cas des interprétations dites appositives). Pour terminer, il est montré que dans les deux cas, et en dépit des apparences, le mécanisme d’accord entre tête et spécifieur suffit pour déterminer quelles propriétés syntaxiques vont percoler jusqu’à la projection maximale du jonctif, de manière à rendre l’expression complexe compatible avec le contexte plus large dans lequel elle se trouve.
95–121 Jean-Pierre CHAMBON Linguistique historique et archéologie: aspects toponymiques de la romanisation de la Gaule à la lumière de travaux récents concernant la Grande Limagne Résumé
Les recherches d'archéologie spatiale récemment entreprises par Frédéric Trément et son équipe sur quelques communes de la Grande Limagne livrent, pour la première fois, une image détaillée et exhaustive de la dynamique du peuplement antique et post-antique dans une microrégion de la Gaule chevelue. Basés qu'ils sont sur des « dénombrements complets », ces travaux innovateurs conduisent à déplacer sur un terrain plus ferme et plus sain les rapports, souvent ponctuels et aléatoires, qu'entretiennent l'histoire et l'archéologie du peuplement, d'une part, la linguistique historique appliquée à l'analyse des noms de lieux, de l'autre.

Grâce à la toile de fond tissée à neuf par l'historien-archéologue, l'investigation linguistique se trouve en mesure d'appréhender de façon plus fine, dans un secteur test de la Gaule centrale, certains aspects toponymiques du procès de romanisation. On pense pouvoir ainsi établir le caractère précoce et systématique de ce procès (mise en place, dès le début du Ier siècle de notre ère, du réseau des dénominations latines dé-anthroponymiques dénotant les nouvelles villae), discerner deux de ses phases successives (la première conservant une certaine assise autochtone, la seconde marquée par l'attraction exercée par Nîmes et le modèle narbonnais de romanité) et mettre en évidence l'érosion différentielle du stock toponymique gaulois (effondrement des dénominations d'exploitations rurales vs tendance au maintien des dénominations d'agglomérations secondaires). On voudrait également suggérer qu'il n'est pas impossible que l'analyse linguistique apporte, en retour, sa collaboration à l'archéologie dans le repérage des zones à vocation collective et/ou publique et dans la datation des habitats tardo-antiques ou altimédiévaux. On espère contribuer de la sorte à l'amélioration des relations, qui ne sont pas toujours dépourvues d'ambiguïté ni d'ambivalence, entre archéologie et linguistique historique.
123–152 Loïc DEPECKER Linguistique et terminologie: problématique ancienne, approches nouvelles Résumé
Depuis l'antiquité la question de la désignation du réel est présente dans la réflexion linguistique. Cette problématique est aujourd'hui en plein renouvellement. La terminologie, par l’approche particulière qu’elle fait du réel, est l’une des disciplines qui participent de ce renouvellement. Travaillée principalement dans la normalisation, la terminologie a eu tendance à rester du ressort d'ingénieurs œuvrant dans le monde industriel et scientifique ou dans le champ de la traduction technique. De ce fait, art d'ingénieurs, la terminologie a en grande partie évolué à part d'autres sciences humaines, notamment de la linguistique. De leur côté, les linguistes se sont peu intéressés à la terminologie, réduite souvent à leurs yeux à un exercice de traduction. Cet article a pour but de montrer la contribution que la terminologie peut apporter à la réflexion linguistique. Notamment, en abordant de front la problématique du concept, la terminologie tend à déplacer l’objet de la linguistique.
153–185 Magali ROUQUIER Les constructions liées: c'est une saine occupation que l'horticulture Résumé
L’objet de cet article est la description syntaxique des constructions « liées » présentée canoniquement par les grammaires par « c’est une belle fleur que la rose ». La construction sera schématisée par la notation c’est A que B. Un classement et une analyse des occurrences sont proposés selon la nature des segments qui apparaissent en A et en B. Nous ferons l’hypothèse que la nature des segments influe sur l’interprétation de la construction liée. On aurait deux constructions: une construction nominale exclamative, marquée ou non par c’est ou quel, dans laquelle les segments A et B sont des noms: Incroyable histoire que celle de ce petit village vendéen ou bien une construction dans laquelle A est un terme nominal et B un infinitif: Quel désir malsain que de vouloir toujours découvrir une de nos connaissances dans une galerie qu’on nous fait visiter! Dans la construction où les segments A et B sont des infinitifs: C’est rendre un mauvais service à une jeune fille que de lui faire un compliment, l’interprétation exclamative n’est pas disponible. Dans les deux cas, l’élément que sera analysé comme un élément qui vient « bloquer » une dislocation.
187–195 Galina BOUBNOVA Une stratégie d'utilisation de la prosodie: difficultés d'encodage Résumé
La spontanéité de l’expression orale se laisse voir à travers une forme particulière d’émergence du locuteur encodant son message. Ces manifestations sont traditionnellement définies dans leur ensemble comme « marques d’hésitation ». L’article analyse ces procédés à travers la notion de normativité propre à l’oral, normativité résultant d’une interaction étroite des composantes lexico-syntaxique et prosodique. Pour maintenir la fluidité de parole face aux difficultés d’encodage liées à l’irréversibilité u « processus » et aux spécificités de structuration syntaxique orale, le locuteur joue sur un effet de « masque » de la prosodie. En décrivant les « ratés » et les « bafouillements » en termes de modèle de production et de modèle de perception, l’auteur constate que la prosodie leur assure une forme appropriée (F0, durée, intensité) qui permet de camoufler les ruptures syntaxiques ainsi que d’autres imperfections.
197–218 Emmanuel DUPRAZ Sur la préhistoire des infinis présents du latin Résumé
Une hypothèse de García-Ramón sur la formation des infinitifs passifs dans le groupe italique permet de reconstituer l’origine indo-européenne nominale des morphèmes d’un des rares doublets de la morphologie latine, celui des infinitifs présents passifs en -i et en -ier. Différentes hypothèses ont été émises sur l’évolution de ces morphèmes vers un statut identique de suffixes d’infinitif présent passif, à l’intérieur du latin même. Pour rendre compte de ce dernier processus, c’est-à-dire de l’apparition du doublet comme tel, il faut en fait envisager non seulement la généralité de l’apparition des infinitifs dans les langues indo-européennes et la synchronie des formes latines, mais aussi une longue évolution d’infinitifs déjà constitués, dans la préhistoire du latin.
219–244 Jean-François THOMAS La lexicalisation de l'idée de « moitié » dans la composition nominale en latin Résumé
Deux types de composés nominaux sont utilisés en latin pour exprimer l’idée de moitié: les termes ayant comme premier élément semi – (semianimis, semihora), les adjectifs dimidius et dimidiatus, parfois substantivés (dimidium), qui sont eux-mêmes des composés et qui supposent une détermination extérieure en sorte que la compréhension se fait dans le cadre d’un groupe nominal (dimidius + substantif). Les deux types de lexèmes sont comparés dans une approche philologique et lexicologique. Les premiers connaissent une grande souplesse de formation (prédominance des composés non dérivés) et les diverses nuances ont pour point commun un mouvement de l’esprit qui évalue dans l’instant à la moitié de sa réalisation un procès, un état, une unité de compte simple. Les termes dimidius et dimidiatus sont moins fréquents: ils s’emploient pour une moitié qui suppose un calcul ou ne se comprend que par référence à un élément déjà exprimé.
245–282 Daniel PETIT Abrègement et métatonie dans le futur lituanien: pour une reformulation de la loi de Leskien Résumé
Document Details : Title: Abrègement et métatonie dans le futur lituanien: pour une reformulation de la loi de Leskien Author(s): PETIT, Daniel Journal: Bulletin de la Société de Linguistique de Paris Volume: 97 Issue: 1 Date: 2002 Pages: 245-282 DOI: 10.2143/BSL.97.1.503761 Abstract : Dans le paradigme du futur lituanien, la troisième personne se distingue de toutes les autres par le fait que les voyelles d’intonation rude y subissent régulièrement tantôt un abrègement, tantôt une métatonie douce. Dans cet article, on tente d’expliquer la genèse de ces modifications et d’en éclairer la distribution originelle. La théorie traditionnelle qui attribue la métatonie aux formes monosyllabiques, l’abrègement aux formes polysyllabiques est contredite par les données linguistiques. Il est possible de proposer une autre hypothèse: à l’origine, l’abrègement touchait les radicaux à voyelle d’intonation rude, la métatonie les radicaux à diphtongue d’intonation rude; ultérieurement, la métatonie douce se serait étendue à certains radicaux à voyelle afin d’éviter les alternances vocaliques qu’impliquait l’abrègement.
283–313 Jean-Baptiste COYOS Parcours de type passif et de type antipassif en basque souletin parlé actuel Résumé
Beaucoup de chercheurs qui ont étudié la langue basque mettent plus ou moins nettement en doute l'existence même de diathèses, de parcours diathétiques diversifiés dans cette langue. On donne pourtant ici des exemples de parcours de type passif et de type antipassif pour un même verbe dans le dialecte souletin. L’observation des données permet de dégager les apports sémantique et énonciatif respectifs, au lieu de partir des formes diathétiques des langues à longue tradition grammaticale en les considérant comme prototypiques des parcours diathétiques.

Au plan de la dynamique de la langue, on a d’un côté une construction rare en discours, celle de type antipassif, mais naturelle dans la conscience linguistique des locuteurs et de l’autre une construction beaucoup plus fréquente en discours, celle de type passif, mais qui est ressentie comme moins naturelle. Le choix possible entre constructions passives et antipassives pour traduire un même événement amène à ne considérer cette forme de basque, de ce point de vue, comme ne relevant ni d'une « syntaxe accusative », ni d'une « syntaxe ergative ». En termes de « pivot » (Dixon), le dialecte étudié est peu marqué.
315–352 Amr Helmy IBRAHIM Les verbes supports en arabe Résumé
Les termes, et notamment les verbes, qu'on appelle supports présentent en arabe des caractéristiques qui les distinguent des termes équivalents étudiés dans des langues indo-européennes: une distribution complémentaire avec les constructions analytiques à objet interne, le fait que le support puisse prendre la forme d'un schème consonantique, l'absence d'un prototype neutre de verbe support du type de faire en français et le caractère fortement aspectuel ou cinétique du support ainsi que la fonction privilégiée de constructions prépositionnelles générant l'interprétation support à partir de l'emploi distributionnel. Ces phénomènes sont analysés en eux-mêmes et par comparaison avec le français, notamment à travers le plus large éventail de constructions d'un verbe support arabe prototypique d:araba. Une liste ouverte d'une quarantaine de verbes supports et de leurs constructions en arabe moderne et en arabe égyptien est établie.
353–370 Maarten KOSSMANN L'origine de l'aoriste intensif en berbère Résumé
Cet article porte sur l'origine de l'aoriste intensif (ou inaccompli) en berbère. Dans les variantes actuelles, cette forme fait partie du système aspectuel. Il est argumenté que, historiquement, l'aoriste intensif berbère est issu de deux formations différentes. La première formation, qui emploie le préfixe tt-, est originellement un thème dérivé — probablement un médio-passif. Il est probable que le proto-berbère opposait un thème du passif à un thème du médiopassif, une situation qui est encore attesté dialectalement. La deuxième formation de l'aoriste intensif est caractérisée par la gémination d'une radicale consonantique. Cette formation, dont l'emploi aspectuel est probablement plus ancien que dans le cas de tt-, a des parallèles dans d'autres langues chamito-sémitiques, notamment en sémitique. La forme et l'emploi de cette formation à gémination sont à peu près identiques à ceux du présent akkadien. Cette correspondance peut être expliquée, soit comme héritage chamito-sémitique, soit comme la conséquence de développements parallèles indépendants, par laquelle une ancienne forme diathétique a été réanalysée comme inaccompli.
371–425 Denis CREISSELS Valence verbale et voix en tswana Résumé
Cet article décrit les propriétés syntaxiques des affixes verbaux encodant des opérations sur la valence verbale en tswana, langue bantoue parlée au Botswana et en Afrique du Sud. Dans cette langue, six types d'opérations sur la valence verbale sont régulièrement encodés au moyen d'affixes verbaux spéciaux: réfléchi, réciproque, causatif, décausatif, applicatif et passif, mais ces affixes apparaissent aussi dans des constructions qui s'écartent de leur emploi canonique; en particulier, le réfléchi a développé des valeurs moyennes de type autocausatif et décausatif, certains emplois du reciproque impliquent une modification de valence de type antipassif, la forme applicative du verbe peut s'utiliser pour focaliser un complément locatif dans des constructions n'impliquant aucun changement de valence, et les passifs impersonnels sont très communs en tswana, en liaison avec des contraintes relativement strictes quant à la topicalité et à la référentialité des constituants nominaux en fonction de sujet.
427–451 Sok Minh KHUON, Daniel LEBAUD et Sylvain VOGEL Diversité des emplois et invariance fonctionnelle du marquer te en khmer moderne Résumé
Cette étude de l'unité grammaticale teX s'inscrit dans une série de travaux qui se donne pour objectif à long terme de rendre compte de façon systématique du fonctionnement de l'ensemble des unités ayant un comportement grammatical en khmer contemporain. Le cadre théorique utilisé est celui de la théorie des opérations prédicatives et énonciatives développée par Antoine Culioli; teX sera en conséquence appréhendé comme étant le marqueur d'une configuration opératoire singulière.

L'analyse proposée dans cet article, en prenant en compte la diversité des emplois et des interprétations, a cherché à montrer 1° que le terme teX est une particule énonciative dont le fonctionnement peut être ramené à un ensemble articulé de propriétés, 2°comment teX participe à la construction du sens des énoncés dans lesquels il est présent, 3° quelles sont les propriétés des contextes ou des co-textes qui rendent possible, ou au contraire impossible, l'occurrence de te X.
453–482 Injoo CHOI-JONIN et Rie TAKEUCHI-CLÉMENT Les indéfinis nominaux [+humain] en coréen et en japonais: nuku/amu et dare Résumé
Le présent article a pour but de montrer que les indéfinis du coréen et du japonais, s’ils ont une certaine affinité quant à leurs emplois, n’ont pas pour autant un système identique. Ils se distinguent, d’une part, par le sens instructionnel codé dans chacune des formes (nuku et amu en coréen, et dare en japonais), et d’autre part, par leurs contextes d’emploi, tant morphosyntaxiques que discursifs. Le système d’indéfinis du coréen s’avère, en fin de compte, plus spécifié que celui du japonais.
i–xxiv Procès-verbaux des séances de l'année 2001

1–3 Nécrologie

5–35 Sous les ailes de Greenberg et au-delà
Pour un élargissement des perspectives de la typologie linguistique

Claude HAGÈGE
Résumé
La fécondité de l’enseignement de J. H. Greenberg a ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire de la typologie linguistique. Cependant la discipline existait, évidemment, avant Greenberg, même s’il est vrai que personne avant lui n’avait aussi explicitement associé typologie et universaux. D’autre part, tout en rendant à celui qui vient de disparaître l’hommage qu’il mérite, on peut profiter de cette occasion pour suggérer diverses manières d’élargir les perspectives qu’il a introduites. Après avoir rappelé certaines des typologies linguistiques les plus importantes des XIXème et XXème siècles, le présent article essaie de montrer que le principal apport de l’œuvre de Greenberg est la possibilité qu’elle donne d’éprouver sur les langues les plus diverses la validité de principes explicitement formulés par lui. On fait ici porter l’examen sur trois domaines essentiels: d’une part le problème des relations entre fonctions et parties du discours, d’autre part l’étendue et les limites des corrélations séquentielles (d’ordre des mots) au sein des langues, enfin le rôle véritable joué par la transitivité dans les phrases de la conversation spontanée.
37–94 Coordination et subordination
Deuxième partie: vers la co-jonction généralisée

Georges REBUSCHI
Résumé
L’idée que la co-jonction est une opération fondamentale qui consiste à associer deux objets syntaxiques au moyen d’un « jonctif » dans la construction de certaines structures complexes est développée ici dans deux domaines empiriques distincts sur une base non-transformationnelle.

Dans la première partie, il est montré que les PHRASES COMPLEXES de l’ancien français composées d’une subordonnée disloquée à gauche et d’une principale qui la suit — et qui, crucialement, peut être « introduite » par un adverbe ou une conjonction — peuvent être analysées dans le cadre de la syntagmatique X-barre comme l’association du spécificateur et du complément structuraux d’une tête (con-)jonctive (réalisée par cet adverbe ou cette conjonction), tête qui, sur le plan sémantique, joue un rôle soit de repérage, soit de connecteur logique: les circonstancielles, conditionnantes, et même les relatives libres disloquées de l’ancien français illustrent ce type, et suggèrent que l’absence, toujours possible, de jonctif segmental peut s’interpréter comme la présence d’un jonctif zéro.

Dans la seconde partie, la MODIFICATION NOMINALE par des propositions relatives, des syntagmes adjectivaux, des syntagmes prépositionnels, et même des syntagmes nominaux qui dénotent des possesseurs, est examinée dans des langues typologiquement très différentes, dans lesquelles un morphème spécial apparaît entre le nom et le modificateur: la contribution sémantique de ce morphème peut alors s’analyser typiquement (dans les cas d’interprétation restrictive) comme celle d’un connecteur permettant de construire l’intersection de l’ensemble dénoté par le nominal et de celui dénoté par l’expression modifiante (une autre interprétation étant disponible dans le cas des interprétations dites appositives). Pour terminer, il est montré que dans les deux cas, et en dépit des apparences, le mécanisme d’accord entre tête et spécifieur suffit pour déterminer quelles propriétés syntaxiques vont percoler jusqu’à la projection maximale du jonctif, de manière à rendre l’expression complexe compatible avec le contexte plus large dans lequel elle se trouve.
95–121 Linguistique historique et archéologie: aspects toponymiques de la romanisation de la Gaule à la lumière de travaux récents concernant la Grande Limagne
Jean-Pierre CHAMBON
Résumé
Les recherches d'archéologie spatiale récemment entreprises par Frédéric Trément et son équipe sur quelques communes de la Grande Limagne livrent, pour la première fois, une image détaillée et exhaustive de la dynamique du peuplement antique et post-antique dans une microrégion de la Gaule chevelue. Basés qu'ils sont sur des « dénombrements complets », ces travaux innovateurs conduisent à déplacer sur un terrain plus ferme et plus sain les rapports, souvent ponctuels et aléatoires, qu'entretiennent l'histoire et l'archéologie du peuplement, d'une part, la linguistique historique appliquée à l'analyse des noms de lieux, de l'autre.

Grâce à la toile de fond tissée à neuf par l'historien-archéologue, l'investigation linguistique se trouve en mesure d'appréhender de façon plus fine, dans un secteur test de la Gaule centrale, certains aspects toponymiques du procès de romanisation. On pense pouvoir ainsi établir le caractère précoce et systématique de ce procès (mise en place, dès le début du Ier siècle de notre ère, du réseau des dénominations latines dé-anthroponymiques dénotant les nouvelles villae), discerner deux de ses phases successives (la première conservant une certaine assise autochtone, la seconde marquée par l'attraction exercée par Nîmes et le modèle narbonnais de romanité) et mettre en évidence l'érosion différentielle du stock toponymique gaulois (effondrement des dénominations d'exploitations rurales vs tendance au maintien des dénominations d'agglomérations secondaires). On voudrait également suggérer qu'il n'est pas impossible que l'analyse linguistique apporte, en retour, sa collaboration à l'archéologie dans le repérage des zones à vocation collective et/ou publique et dans la datation des habitats tardo-antiques ou altimédiévaux. On espère contribuer de la sorte à l'amélioration des relations, qui ne sont pas toujours dépourvues d'ambiguïté ni d'ambivalence, entre archéologie et linguistique historique.
123–152 Linguistique et terminologie: problématique ancienne, approches nouvelles
Loïc DEPECKER
Résumé
Depuis l'antiquité la question de la désignation du réel est présente dans la réflexion linguistique. Cette problématique est aujourd'hui en plein renouvellement. La terminologie, par l’approche particulière qu’elle fait du réel, est l’une des disciplines qui participent de ce renouvellement. Travaillée principalement dans la normalisation, la terminologie a eu tendance à rester du ressort d'ingénieurs œuvrant dans le monde industriel et scientifique ou dans le champ de la traduction technique. De ce fait, art d'ingénieurs, la terminologie a en grande partie évolué à part d'autres sciences humaines, notamment de la linguistique. De leur côté, les linguistes se sont peu intéressés à la terminologie, réduite souvent à leurs yeux à un exercice de traduction. Cet article a pour but de montrer la contribution que la terminologie peut apporter à la réflexion linguistique. Notamment, en abordant de front la problématique du concept, la terminologie tend à déplacer l’objet de la linguistique.
153–185 Les constructions liées: c'est une saine occupation que l'horticulture
Magali ROUQUIER
Résumé
L’objet de cet article est la description syntaxique des constructions « liées » présentée canoniquement par les grammaires par « c’est une belle fleur que la rose ». La construction sera schématisée par la notation c’est A que B. Un classement et une analyse des occurrences sont proposés selon la nature des segments qui apparaissent en A et en B. Nous ferons l’hypothèse que la nature des segments influe sur l’interprétation de la construction liée. On aurait deux constructions: une construction nominale exclamative, marquée ou non par c’est ou quel, dans laquelle les segments A et B sont des noms: Incroyable histoire que celle de ce petit village vendéen ou bien une construction dans laquelle A est un terme nominal et B un infinitif: Quel désir malsain que de vouloir toujours découvrir une de nos connaissances dans une galerie qu’on nous fait visiter! Dans la construction où les segments A et B sont des infinitifs: C’est rendre un mauvais service à une jeune fille que de lui faire un compliment, l’interprétation exclamative n’est pas disponible. Dans les deux cas, l’élément que sera analysé comme un élément qui vient « bloquer » une dislocation.
187–195 Une stratégie d'utilisation de la prosodie: difficultés d'encodage
Galina BOUBNOVA
Résumé
La spontanéité de l’expression orale se laisse voir à travers une forme particulière d’émergence du locuteur encodant son message. Ces manifestations sont traditionnellement définies dans leur ensemble comme « marques d’hésitation ». L’article analyse ces procédés à travers la notion de normativité propre à l’oral, normativité résultant d’une interaction étroite des composantes lexico-syntaxique et prosodique. Pour maintenir la fluidité de parole face aux difficultés d’encodage liées à l’irréversibilité u « processus » et aux spécificités de structuration syntaxique orale, le locuteur joue sur un effet de « masque » de la prosodie. En décrivant les « ratés » et les « bafouillements » en termes de modèle de production et de modèle de perception, l’auteur constate que la prosodie leur assure une forme appropriée (F0, durée, intensité) qui permet de camoufler les ruptures syntaxiques ainsi que d’autres imperfections.
197–218 Sur la préhistoire des infinis présents du latin
Emmanuel DUPRAZ
Résumé
Une hypothèse de García-Ramón sur la formation des infinitifs passifs dans le groupe italique permet de reconstituer l’origine indo-européenne nominale des morphèmes d’un des rares doublets de la morphologie latine, celui des infinitifs présents passifs en -i et en -ier. Différentes hypothèses ont été émises sur l’évolution de ces morphèmes vers un statut identique de suffixes d’infinitif présent passif, à l’intérieur du latin même. Pour rendre compte de ce dernier processus, c’est-à-dire de l’apparition du doublet comme tel, il faut en fait envisager non seulement la généralité de l’apparition des infinitifs dans les langues indo-européennes et la synchronie des formes latines, mais aussi une longue évolution d’infinitifs déjà constitués, dans la préhistoire du latin.
219–244 La lexicalisation de l'idée de « moitié » dans la composition nominale en latin
Jean-François THOMAS
Résumé
Deux types de composés nominaux sont utilisés en latin pour exprimer l’idée de moitié: les termes ayant comme premier élément semi – (semianimis, semihora), les adjectifs dimidius et dimidiatus, parfois substantivés (dimidium), qui sont eux-mêmes des composés et qui supposent une détermination extérieure en sorte que la compréhension se fait dans le cadre d’un groupe nominal (dimidius + substantif). Les deux types de lexèmes sont comparés dans une approche philologique et lexicologique. Les premiers connaissent une grande souplesse de formation (prédominance des composés non dérivés) et les diverses nuances ont pour point commun un mouvement de l’esprit qui évalue dans l’instant à la moitié de sa réalisation un procès, un état, une unité de compte simple. Les termes dimidius et dimidiatus sont moins fréquents: ils s’emploient pour une moitié qui suppose un calcul ou ne se comprend que par référence à un élément déjà exprimé.
245–282 Abrègement et métatonie dans le futur lituanien: pour une reformulation de la loi de Leskien
Daniel PETIT
Résumé
Document Details : Title: Abrègement et métatonie dans le futur lituanien: pour une reformulation de la loi de Leskien Author(s): PETIT, Daniel Journal: Bulletin de la Société de Linguistique de Paris Volume: 97 Issue: 1 Date: 2002 Pages: 245-282 DOI: 10.2143/BSL.97.1.503761 Abstract : Dans le paradigme du futur lituanien, la troisième personne se distingue de toutes les autres par le fait que les voyelles d’intonation rude y subissent régulièrement tantôt un abrègement, tantôt une métatonie douce. Dans cet article, on tente d’expliquer la genèse de ces modifications et d’en éclairer la distribution originelle. La théorie traditionnelle qui attribue la métatonie aux formes monosyllabiques, l’abrègement aux formes polysyllabiques est contredite par les données linguistiques. Il est possible de proposer une autre hypothèse: à l’origine, l’abrègement touchait les radicaux à voyelle d’intonation rude, la métatonie les radicaux à diphtongue d’intonation rude; ultérieurement, la métatonie douce se serait étendue à certains radicaux à voyelle afin d’éviter les alternances vocaliques qu’impliquait l’abrègement.
283–313 Parcours de type passif et de type antipassif en basque souletin parlé actuel
Jean-Baptiste COYOS
Résumé
Beaucoup de chercheurs qui ont étudié la langue basque mettent plus ou moins nettement en doute l'existence même de diathèses, de parcours diathétiques diversifiés dans cette langue. On donne pourtant ici des exemples de parcours de type passif et de type antipassif pour un même verbe dans le dialecte souletin. L’observation des données permet de dégager les apports sémantique et énonciatif respectifs, au lieu de partir des formes diathétiques des langues à longue tradition grammaticale en les considérant comme prototypiques des parcours diathétiques.

Au plan de la dynamique de la langue, on a d’un côté une construction rare en discours, celle de type antipassif, mais naturelle dans la conscience linguistique des locuteurs et de l’autre une construction beaucoup plus fréquente en discours, celle de type passif, mais qui est ressentie comme moins naturelle. Le choix possible entre constructions passives et antipassives pour traduire un même événement amène à ne considérer cette forme de basque, de ce point de vue, comme ne relevant ni d'une « syntaxe accusative », ni d'une « syntaxe ergative ». En termes de « pivot » (Dixon), le dialecte étudié est peu marqué.
315–352 Les verbes supports en arabe
Amr Helmy IBRAHIM
Résumé
Les termes, et notamment les verbes, qu'on appelle supports présentent en arabe des caractéristiques qui les distinguent des termes équivalents étudiés dans des langues indo-européennes: une distribution complémentaire avec les constructions analytiques à objet interne, le fait que le support puisse prendre la forme d'un schème consonantique, l'absence d'un prototype neutre de verbe support du type de faire en français et le caractère fortement aspectuel ou cinétique du support ainsi que la fonction privilégiée de constructions prépositionnelles générant l'interprétation support à partir de l'emploi distributionnel. Ces phénomènes sont analysés en eux-mêmes et par comparaison avec le français, notamment à travers le plus large éventail de constructions d'un verbe support arabe prototypique d:araba. Une liste ouverte d'une quarantaine de verbes supports et de leurs constructions en arabe moderne et en arabe égyptien est établie.
353–370 L'origine de l'aoriste intensif en berbère
Maarten KOSSMANN
Résumé
Cet article porte sur l'origine de l'aoriste intensif (ou inaccompli) en berbère. Dans les variantes actuelles, cette forme fait partie du système aspectuel. Il est argumenté que, historiquement, l'aoriste intensif berbère est issu de deux formations différentes. La première formation, qui emploie le préfixe tt-, est originellement un thème dérivé — probablement un médio-passif. Il est probable que le proto-berbère opposait un thème du passif à un thème du médiopassif, une situation qui est encore attesté dialectalement. La deuxième formation de l'aoriste intensif est caractérisée par la gémination d'une radicale consonantique. Cette formation, dont l'emploi aspectuel est probablement plus ancien que dans le cas de tt-, a des parallèles dans d'autres langues chamito-sémitiques, notamment en sémitique. La forme et l'emploi de cette formation à gémination sont à peu près identiques à ceux du présent akkadien. Cette correspondance peut être expliquée, soit comme héritage chamito-sémitique, soit comme la conséquence de développements parallèles indépendants, par laquelle une ancienne forme diathétique a été réanalysée comme inaccompli.
371–425 Valence verbale et voix en tswana
Denis CREISSELS
Résumé
Cet article décrit les propriétés syntaxiques des affixes verbaux encodant des opérations sur la valence verbale en tswana, langue bantoue parlée au Botswana et en Afrique du Sud. Dans cette langue, six types d'opérations sur la valence verbale sont régulièrement encodés au moyen d'affixes verbaux spéciaux: réfléchi, réciproque, causatif, décausatif, applicatif et passif, mais ces affixes apparaissent aussi dans des constructions qui s'écartent de leur emploi canonique; en particulier, le réfléchi a développé des valeurs moyennes de type autocausatif et décausatif, certains emplois du reciproque impliquent une modification de valence de type antipassif, la forme applicative du verbe peut s'utiliser pour focaliser un complément locatif dans des constructions n'impliquant aucun changement de valence, et les passifs impersonnels sont très communs en tswana, en liaison avec des contraintes relativement strictes quant à la topicalité et à la référentialité des constituants nominaux en fonction de sujet.
427–451 Diversité des emplois et invariance fonctionnelle du marquer te en khmer moderne
Sok Minh KHUON, Daniel LEBAUD et Sylvain VOGEL
Résumé
Cette étude de l'unité grammaticale teX s'inscrit dans une série de travaux qui se donne pour objectif à long terme de rendre compte de façon systématique du fonctionnement de l'ensemble des unités ayant un comportement grammatical en khmer contemporain. Le cadre théorique utilisé est celui de la théorie des opérations prédicatives et énonciatives développée par Antoine Culioli; teX sera en conséquence appréhendé comme étant le marqueur d'une configuration opératoire singulière.

L'analyse proposée dans cet article, en prenant en compte la diversité des emplois et des interprétations, a cherché à montrer 1° que le terme teX est une particule énonciative dont le fonctionnement peut être ramené à un ensemble articulé de propriétés, 2°comment teX participe à la construction du sens des énoncés dans lesquels il est présent, 3° quelles sont les propriétés des contextes ou des co-textes qui rendent possible, ou au contraire impossible, l'occurrence de te X.
453–482 Les indéfinis nominaux [+humain] en coréen et en japonais: nuku/amu et dare
Injoo CHOI-JONIN et Rie TAKEUCHI-CLÉMENT
Résumé
Le présent article a pour but de montrer que les indéfinis du coréen et du japonais, s’ils ont une certaine affinité quant à leurs emplois, n’ont pas pour autant un système identique. Ils se distinguent, d’une part, par le sens instructionnel codé dans chacune des formes (nuku et amu en coréen, et dare en japonais), et d’autre part, par leurs contextes d’emploi, tant morphosyntaxiques que discursifs. Le système d’indéfinis du coréen s’avère, en fin de compte, plus spécifié que celui du japonais.