Sommaires du BSL

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Numéro 90/1 (1995)

PagesAuteursTitreLienRésumé
i–xx Procès-verbaux des séances Indisponible
1–19 Claude HAGÈGE Le rôle des médiaphoriques dans la langue et dans le discours Résumé
On propose ici d'attribuer une place, dans la matrice théorique des systèmes linguistiques de la référence, aux instruments qui permettent de médiatiser une énonciation. On suggère de les désigner par le terme de médiaphoriques, au lieu des étiquettes généralement utilisées jusqu'ici, comme, en français, testimonial ou, en anglais, evidential, etc. Pour justifier ce nouveau traitement et cette nouvelle désignation, on montre d'abord la diversité, aussi bien sémantique que formelle, du phénomène par lequel l'énonciateur dégage sa responsabilité quant à ce qu'il énonce. On souligne ensuite que l'expression clairement paradigmatique de ce phénomène n'est pas une nécessité dans les langues, et que celles-ci se distinguent par le fait que les unes intègrent à leur grammaire cette expression, alors que les autres ne le font pas, recourant à des procédés différents. Une fois tout cela posé, on peut entreprendre d'examiner en quoi il est légitime d'intégrer la médiaphore au vaste système de référence par lequel l'espèce humaine, dans chacune de ses langues, construit sa relation avec le monde, et fixe son rapport métalinguistique avec cela même que la langue dit du monde.
21–51 Georges KLEIBER Sur les (in)définis en général et les SN (in)définis en particulier Résumé
Cet article vise à mettre en relief « quelques » tenants et « quelques » aboutissants définitoires de l'opposition défini/indéfini. Avec pour seul objectif: rendre les choses un peu plus claires dans un domaine, il faut bien le reconnaître, assez trouble. Nous le ferons à deux niveaux. À un niveau général, celui des différents plans d'application de l'opposition, et au niveau plus particulier de la distinction entre des SN définis et des SN indéfinis. Chemin faisant, on le verra, c'est la problématique tout entière de la définitude et de ses différentes conceptions qui se trouvera évoquée.
53–83 Pierre SWIGGERS Le programme d'une linguistique générale chez Louis Hjelmslev Résumé
Le but de cet article est de retracer, dans la construction hjelmslévienne d'une théorie du langage (et de la linguistique), le passage d'une visée « catégorielle » à une visée « relationnelle ». Nous esayerons aussi de montrer que dans les Principes de grammaire générale (1928), Hjelmslev posait les bases d'une théorie du système morphologique du langage, où le concept de « forme » est central. Toutefois, ce qui fait défaut, c'est une théorie d'ensemble qui permet d'articuler le dispositif des categories (celles des sémantèmes, des morphèmes et des fonctions): dans ses Principes, Hjelmslev ne parvient pas à mettre en place une théorie des morphèmes. Cela tient au fait que le concept de « forme » chez Hjelmslev n'est pas l'aboutissement d'une application de techniques analytiques, mais est le corrélat de ce qu'il avait identifié comme « fonction ». D'ailleurs, chez Hjelmslev les catégories grammaticales sont définis non en termes d'extension, mais en termes de contenusignificatif. Dans le passage vers les premières publications glossématiques, on peut relever une continuité profonde, à savoir celle de rechercher un système abstrait, permettant de définir toutes les unités et d'expliciter toutes les démarches possibles, mais aussi un renversement de perspective, à savoir l'adoption d'une démarche déductive, dont le but est de construire une théorie de la structure du langage. Celle-ci repose sur trois distinctions essentielles: celle entre « forme » et « substance », celle entre « expression » (le plan des cénématèmes) et « contenu » (le plan des plérématèmes), et celle entre « procès » et « système ». Il n'en reste pas moins que la théorie morphologique que Hjelmslev élabore entre 1928 et 1943 est insuffisante, à la fois par sa démarche trop sémanticiste et par un manque d'adéquation empirique. L'Omkring sprogteoriens grundlaeggelse (= Prolégomènes à une théorie du langage; 1943) marque l'extension du projet de grammaire générale à un projet de linguistique générale, où la théorie linguistique est conçue comme une métasémiotique et intégrée à une méthodologie des sciences. Les Prolégomènes proposent un universalisme de structures, obtenues par l'analyse des relations qui articulent le système. La notion de « catégorie » devient ainsi secondaire, ou même tertiaire, étant subordonnée à l'analyse fonctionnelle. Dans cette nouvelle conception, la linguistique générale est devenue une réflexion sur la stratification du langage, qui permet de récupérer l'ancien projet portant sur les catégories de description, mais qui transcende celui-ci par une visée pan-sémiotique, où le langage est envisagé comme schéma et comme usage de ce schéma
85–147 Françoise BADER Le renard, le loup, le lion razzieurs
Contribution à l'étude de la phonétique historique des laryngales
Résumé
Le radical *h2w-ḷ-(/*h2u-l-) « arracher » a donné, avec des traitements phonétiques divers (doublets de syllabation, métathèses de la laryngale, etc.), le nom de la « laine » désignée par la technique de l'« arrachage », et des noms d'animaux « razzieurs »: renard, chacal, loup. D'abord mal distingués dans la pensée archaïque, et pour cette raison homonymes (*wh2ḷ-pi-/*uh2l-pi- avec métathèse, type lat. uolpi-/Ulpius), ces animaux (que les zoologues classent dans le même genre, du chien), ont acquis des noms différents, par suite de leur identification: h2(w)l-op- pour le « renard » (type ἀλώπηξ), *h2wol-(ko)- pour le « loup » (type Volcae, Varka-), et, intermédiaire, *lu- (qui repose sur *h2ul-), qui donne naissance à *leu- pour le chacal et le renard (type skr. lopāśá- (av. raopi-), et subsiste sous sa forme *lu- pour le « loup » (types lupus, λύκος, avec deux suffixes différentiels, *-po-, *-kwo-). Parce qu'il est motivé comme « razzieur », le nom du « loup » a été étendu à d'autres prédateurs, carnassiers comme la belette, le faucon, le lion, ou non comme la souris, prédatrice de grain (*lukot-, cf. Luctèce). Par suite de la représentation de la « herse, charrue » par une métaphore du loup à deux degrés (dents de la herse = dents du loup; loup = guerrier, colonisateur et pas seulement « razzieur »), des formes grecques du nom du « sillon » sont liées au « loup » comme en sanskrit vŕka- « loup » et « charrue » ou en osque hirpex « herse » à côté de hirpus « loup » (ἀƑολκ-, ἀƑλοκ-, à côté de αὖλαξ). Animaux « razzieurs », « laine » et « sillon » renvoient, par leurs liens étymologiques, au développement de l'économie néolithique.
149–178 Jean HAUDRY *fravarti-: *wurdi-
Une concordance irano-germanique?
Résumé
Il peut paraître surprenant d'envisager un rapprochement entre le nom germanique de l'« événement », du « cours des événements », du « destin », surtout du destin malheureux, *wurdi- et l'avestique fravarti-, désignation d'un des composants spirituels de l'être humain, celui qui conditionne la survie de l'âme, et d'une classe d'êtres mythiques assimilés, dans le rituel, aux âmes des morts. Car si l'étymologie de ce dernier est discutée, les deux solutions retenues à ce jour y voient le dérivé en *-ti- d'une racine i.-e. *wer- ou *wel-, donc d'une racine *var- de l'indo-iranien; ce qui exclut a priori toute relation avec la forme germanique, clairement dérivée de la racine du verbe *werþan « devenir », issu de la racine i.-e. *wert- « tourner ». La discussion tourne sur les connotations de ce terme (évoque-t-il une entité païenne?), sur la place de cette éventuelle entité dans les conceptions des anciens Germains, sur l'image qui fonde cette désignation. Mais elle n'a jamais remis en question l'étymologie de la forme. C'est donc essentiellement sur la forme iranienne et sur son contenu que portera l'étude linguistique; dans ce débat, la forme germanique représente, pour l'essentiel, une donnée. Il suffira de montrer que la *wurdi- (qu'il s'agisse d'une entité ou d'une simple abstraction) et les personnages qui lui sont liés comme les Nornes scandinaves jouent un rôle correspondant à celui des fravartis avestiques, et s'insèrent dans un simple complexe de représentations qui ont leurs correspondants iraniens. Si, à ce jour, le rapprochement n'a jamais été envisagé (fût-ce pour être écarté), c'est que les germanistes ont étudié *wurdi- dans le champ sémantique des noms du « destin », et par rapport au « fatalisme germanique », tandis que les iranistes cherchaient du côté de l'anthropologie et du culte funéraire la clé de la notion de fravarti: ils n'avaient aucune chance de se rencontrer.
179–229 Alain BLANC Formes de la racine *h2en- 'consentir'
Une concordance gréco-germanique
Résumé
1. Introduction - 2. Le perfecto-présent g.c. *unnan et ses formes préfixées - 3. Sens de *unnan par rapport à *geban et à *saljan - 4. Les substantifs germaniques *ansti-, *-unsti, *-andi, *-undi- - 5. Les tentatives d'étymologie - 6. Critique du rapprochement avec ὀνίνημι - 7. Les autres hypothèses étymollogiques - 8. Le groupe de gr. αἶνος - 9. Les tentatives d'étymologie - 10. Les adjectifs ἀπηνής et προσηνής - 11. Leur relation avec ἀναίνομαι - 12. Structure d'ἀπηνής, προσηνής et ἀναίνομαι - 13. Points de concordance sémantique entre *(ga-)unnan et ἀναίνομαι - 14. La différence de sens « accorder » / « accepter » - 15. Points de concordance entre *unnan et αἰνέω - 16. Le vocalisme radical des formes grecques - 17-18. Structure de *unnan: un ancien parfait à alternance o/φ - 19. Le problème de la géminée - 20. L'initiale vocalique brève de *unnan - 21. Structure des dérivés nominaux germaniques - 22-23. Polysémie d'αἶνος; les tentatives d'explication - 24. Formation d'αἶνος et αἰνέω - 25-26. Étude du sémantisme d'αἰνέω - 27. Les sens premier d'αἶνος - 28. Αἶνος « éloge » - 29. Αἶνος « fable » - 30-31. Αἶνος « décret » - 32-34. Αἶνος « récit »? - 35. *h2en- en hittite? - 36. Conclusion
231–239 Olivier MASSON Sur la notation occasionnelle du digamma grec par d'autres consonnes et la glose macédonienne abroûtes Résumé
Les Grecs ont utilisé, pour noter le digamma sorti de l'usage, diverses transcriptions, surtout beta, moins souvent gamma, rarement d'autres consonnes. On examinera ici le cas de tau et de rho (très rares). L'emploi occasionnel de tau peut expliquer la glose macédonienne abroûtes « sourcils » (Hésychius), qui pourrait être (suggestion de Kretschmer) une transcription de abrouwes avec un digamma comme glide, qui écarte le rapprochement traditionnel avec des formes comportant un -t- en moyen-irlandais et en avestique (bruuat-).
241–299 Yves DUHOUX Études sur l'aspect verbal en grec ancien
1: présentation d'une méthode
Résumé
§ 1 (préambule): cette analyse de l'aspect verbal en grec ancien part du dépouillement exhaustif des verbes d'un corpus de plus de 50000 mots, les oeuvres du logographe Lysias (Ve-IVe s. avant J.-C.). Le but poursuivi est de découvrir les corrélations entre le choix d'un aspect donné et certaines particularités propres aux formes verbales ou à leur contexte. L'examen est quantitatif et utilise systématiquement le test statistique de χ2. § 2 (les faits): trois facteurs susceptibles d'influencer le choix aspectuel sont examinés: le mode, la personne verbale et la préverbation. § 3 (l'interprétation): ces données sont étudiées et confrontées à la théorie aspectuelle adoptée par l'auteur. § 4 (conclusions): les faits observés confirment la théorie sur une série de points importants. Les préférences aspectuelles sont massivement influencées par le système de l'aspect lui-même et par sa structure. Il s'ajoute à ce paramètre essentiel un ensemble de facteurs secondaires: les modes; les personnes grammaticales; les affinités aspectuelles des archilemmes et des préverbes; la temporalité - à quoi il faut ajouter les autres facteurs encore à découvrir ou à étudier. L'ensemble de la procédure utilisée constitue une méthode utilisable pour d'autres langues que le grec.
301–312 Benjamín GARCÍA-HERNÁNDEZ Polysémie et signifié fondamental du préverbe sub- Résumé
On attribue généralement à sub(-) le signifié primaire de « sous, dessous » et un sens secondaire « vers le haut » d'origine contextuelle. Nous soutenons au contraire que ce dernier sens était le signifié fondamental. En exprimant cette valeur ascendante, sub(-) formait une opposition ancienne avec de(-) qui dénotait le sens inverse « d'en haut ». Les deux valeurs sont encore clairement décelables, notamment dans leurs fonctions préfixales. À partir de là, sub(-) développa le signifié « à la suite », par opposition à prae(-) (« à l'avant »), et finalement le signifié « sous, dessous », par opposition à son dérivé super(-) (« sur, dessus »). Cependant, le premier signifié de sub(-) s'obscurcissait de plus en plus, au fur et à mesure que ce dernier sens « sous, dessous » devenait historiquement le plus important.
313–333 Irina FOUGERON Retour sur les conjonctions adversatives a et no en russe Résumé
Dans le présent article nous essayons d'élargir l'analyse de l'emploi de deux conjonctions adversatives en russe: a et no. Nous nous arrêtons en particulier sur le fonctionnement de la conjonction a avec la négation, à savoir des locutions a ne et ne..., a pour montrer qu'il n'est pas possible de les considérer comme identiques. En confrontant l'emploi de a et de no nous montrons que leurs significations différentes ont des répercussions sur leur rôle dans le texte: si a fait progresser le texte, no, dans une certaine mesure, le renferme sur lui-même.
335–390 Étienne TIFFOU et Richard PATRY La relative en bourouchaski du Yasin Résumé
Ce travail offre une étude de la relative en bourouchaski du Yasin. Il s'appuie sur un corpus de 120 phrases qui ont été systématiquement vérifiées sur le terrain. Dans un premier temps les auteurs proposent trois critères, respectivement morphologique, syntaxique et séémantique, pour caractériser cette construction. Après avoir, en s'appuyant sur ceux-ci, présenté les différents types de relatives en bourouchaski, ils en donnent une description détaillée. Ils s'appuient ensuite sur les classifications qu'en ont proposées C. Lehmann et B. Comrie, pour les ordonner typologiquement. Les possibilités d'attraction du relatif et de son référent n'ayant pu être observées, les contraintes auxquelles sont soumises la relative, sont envisagées (problèmes d'accessibilité, contraintes de personne et contraintes d'enchâssement).
391–427 Balthasar BICKEL Relatives à antécédent interne, nominalisation et focalisation
Entre syntaxe et morphologie en bélharien
Résumé
Par contraste avec les constructions prénominales, la relative nominalisée à antécédent interne n'est attestée dans la région himalayenne qu'en tibétain. On présentera ici ce type de construction en bélharien, langue du groupe kiranti parlée au Népal oriental. La construction converge morphologiquement avec la proposition complément d'objet, le parfait et la focalisation. Il est démontré, cependant, que la syntaxe de ces constructions est différente par un certain nombre de propriétés. Pour mieux identifier les particularités de la construction bélharienne, on la comparera avec des structures observées dans deux langues voisines, le limbu et le népalais.
i–xx Procès-verbaux des séances

1–19 Le rôle des médiaphoriques dans la langue et dans le discours
Claude HAGÈGE
Résumé
On propose ici d'attribuer une place, dans la matrice théorique des systèmes linguistiques de la référence, aux instruments qui permettent de médiatiser une énonciation. On suggère de les désigner par le terme de médiaphoriques, au lieu des étiquettes généralement utilisées jusqu'ici, comme, en français, testimonial ou, en anglais, evidential, etc. Pour justifier ce nouveau traitement et cette nouvelle désignation, on montre d'abord la diversité, aussi bien sémantique que formelle, du phénomène par lequel l'énonciateur dégage sa responsabilité quant à ce qu'il énonce. On souligne ensuite que l'expression clairement paradigmatique de ce phénomène n'est pas une nécessité dans les langues, et que celles-ci se distinguent par le fait que les unes intègrent à leur grammaire cette expression, alors que les autres ne le font pas, recourant à des procédés différents. Une fois tout cela posé, on peut entreprendre d'examiner en quoi il est légitime d'intégrer la médiaphore au vaste système de référence par lequel l'espèce humaine, dans chacune de ses langues, construit sa relation avec le monde, et fixe son rapport métalinguistique avec cela même que la langue dit du monde.
21–51 Sur les (in)définis en général et les SN (in)définis en particulier
Georges KLEIBER
Résumé
Cet article vise à mettre en relief « quelques » tenants et « quelques » aboutissants définitoires de l'opposition défini/indéfini. Avec pour seul objectif: rendre les choses un peu plus claires dans un domaine, il faut bien le reconnaître, assez trouble. Nous le ferons à deux niveaux. À un niveau général, celui des différents plans d'application de l'opposition, et au niveau plus particulier de la distinction entre des SN définis et des SN indéfinis. Chemin faisant, on le verra, c'est la problématique tout entière de la définitude et de ses différentes conceptions qui se trouvera évoquée.
53–83 Le programme d'une linguistique générale chez Louis Hjelmslev
Pierre SWIGGERS
Résumé
Le but de cet article est de retracer, dans la construction hjelmslévienne d'une théorie du langage (et de la linguistique), le passage d'une visée « catégorielle » à une visée « relationnelle ». Nous esayerons aussi de montrer que dans les Principes de grammaire générale (1928), Hjelmslev posait les bases d'une théorie du système morphologique du langage, où le concept de « forme » est central. Toutefois, ce qui fait défaut, c'est une théorie d'ensemble qui permet d'articuler le dispositif des categories (celles des sémantèmes, des morphèmes et des fonctions): dans ses Principes, Hjelmslev ne parvient pas à mettre en place une théorie des morphèmes. Cela tient au fait que le concept de « forme » chez Hjelmslev n'est pas l'aboutissement d'une application de techniques analytiques, mais est le corrélat de ce qu'il avait identifié comme « fonction ». D'ailleurs, chez Hjelmslev les catégories grammaticales sont définis non en termes d'extension, mais en termes de contenusignificatif. Dans le passage vers les premières publications glossématiques, on peut relever une continuité profonde, à savoir celle de rechercher un système abstrait, permettant de définir toutes les unités et d'expliciter toutes les démarches possibles, mais aussi un renversement de perspective, à savoir l'adoption d'une démarche déductive, dont le but est de construire une théorie de la structure du langage. Celle-ci repose sur trois distinctions essentielles: celle entre « forme » et « substance », celle entre « expression » (le plan des cénématèmes) et « contenu » (le plan des plérématèmes), et celle entre « procès » et « système ». Il n'en reste pas moins que la théorie morphologique que Hjelmslev élabore entre 1928 et 1943 est insuffisante, à la fois par sa démarche trop sémanticiste et par un manque d'adéquation empirique. L'Omkring sprogteoriens grundlaeggelse (= Prolégomènes à une théorie du langage; 1943) marque l'extension du projet de grammaire générale à un projet de linguistique générale, où la théorie linguistique est conçue comme une métasémiotique et intégrée à une méthodologie des sciences. Les Prolégomènes proposent un universalisme de structures, obtenues par l'analyse des relations qui articulent le système. La notion de « catégorie » devient ainsi secondaire, ou même tertiaire, étant subordonnée à l'analyse fonctionnelle. Dans cette nouvelle conception, la linguistique générale est devenue une réflexion sur la stratification du langage, qui permet de récupérer l'ancien projet portant sur les catégories de description, mais qui transcende celui-ci par une visée pan-sémiotique, où le langage est envisagé comme schéma et comme usage de ce schéma
85–147 Le renard, le loup, le lion razzieurs
Contribution à l'étude de la phonétique historique des laryngales

Françoise BADER
Résumé
Le radical *h2w-ḷ-(/*h2u-l-) « arracher » a donné, avec des traitements phonétiques divers (doublets de syllabation, métathèses de la laryngale, etc.), le nom de la « laine » désignée par la technique de l'« arrachage », et des noms d'animaux « razzieurs »: renard, chacal, loup. D'abord mal distingués dans la pensée archaïque, et pour cette raison homonymes (*wh2ḷ-pi-/*uh2l-pi- avec métathèse, type lat. uolpi-/Ulpius), ces animaux (que les zoologues classent dans le même genre, du chien), ont acquis des noms différents, par suite de leur identification: h2(w)l-op- pour le « renard » (type ἀλώπηξ), *h2wol-(ko)- pour le « loup » (type Volcae, Varka-), et, intermédiaire, *lu- (qui repose sur *h2ul-), qui donne naissance à *leu- pour le chacal et le renard (type skr. lopāśá- (av. raopi-), et subsiste sous sa forme *lu- pour le « loup » (types lupus, λύκος, avec deux suffixes différentiels, *-po-, *-kwo-). Parce qu'il est motivé comme « razzieur », le nom du « loup » a été étendu à d'autres prédateurs, carnassiers comme la belette, le faucon, le lion, ou non comme la souris, prédatrice de grain (*lukot-, cf. Luctèce). Par suite de la représentation de la « herse, charrue » par une métaphore du loup à deux degrés (dents de la herse = dents du loup; loup = guerrier, colonisateur et pas seulement « razzieur »), des formes grecques du nom du « sillon » sont liées au « loup » comme en sanskrit vŕka- « loup » et « charrue » ou en osque hirpex « herse » à côté de hirpus « loup » (ἀƑολκ-, ἀƑλοκ-, à côté de αὖλαξ). Animaux « razzieurs », « laine » et « sillon » renvoient, par leurs liens étymologiques, au développement de l'économie néolithique.
149–178 *fravarti-: *wurdi-
Une concordance irano-germanique?

Jean HAUDRY
Résumé
Il peut paraître surprenant d'envisager un rapprochement entre le nom germanique de l'« événement », du « cours des événements », du « destin », surtout du destin malheureux, *wurdi- et l'avestique fravarti-, désignation d'un des composants spirituels de l'être humain, celui qui conditionne la survie de l'âme, et d'une classe d'êtres mythiques assimilés, dans le rituel, aux âmes des morts. Car si l'étymologie de ce dernier est discutée, les deux solutions retenues à ce jour y voient le dérivé en *-ti- d'une racine i.-e. *wer- ou *wel-, donc d'une racine *var- de l'indo-iranien; ce qui exclut a priori toute relation avec la forme germanique, clairement dérivée de la racine du verbe *werþan « devenir », issu de la racine i.-e. *wert- « tourner ». La discussion tourne sur les connotations de ce terme (évoque-t-il une entité païenne?), sur la place de cette éventuelle entité dans les conceptions des anciens Germains, sur l'image qui fonde cette désignation. Mais elle n'a jamais remis en question l'étymologie de la forme. C'est donc essentiellement sur la forme iranienne et sur son contenu que portera l'étude linguistique; dans ce débat, la forme germanique représente, pour l'essentiel, une donnée. Il suffira de montrer que la *wurdi- (qu'il s'agisse d'une entité ou d'une simple abstraction) et les personnages qui lui sont liés comme les Nornes scandinaves jouent un rôle correspondant à celui des fravartis avestiques, et s'insèrent dans un simple complexe de représentations qui ont leurs correspondants iraniens. Si, à ce jour, le rapprochement n'a jamais été envisagé (fût-ce pour être écarté), c'est que les germanistes ont étudié *wurdi- dans le champ sémantique des noms du « destin », et par rapport au « fatalisme germanique », tandis que les iranistes cherchaient du côté de l'anthropologie et du culte funéraire la clé de la notion de fravarti: ils n'avaient aucune chance de se rencontrer.
179–229 Formes de la racine *h2en- 'consentir'
Une concordance gréco-germanique

Alain BLANC
Résumé
1. Introduction - 2. Le perfecto-présent g.c. *unnan et ses formes préfixées - 3. Sens de *unnan par rapport à *geban et à *saljan - 4. Les substantifs germaniques *ansti-, *-unsti, *-andi, *-undi- - 5. Les tentatives d'étymologie - 6. Critique du rapprochement avec ὀνίνημι - 7. Les autres hypothèses étymollogiques - 8. Le groupe de gr. αἶνος - 9. Les tentatives d'étymologie - 10. Les adjectifs ἀπηνής et προσηνής - 11. Leur relation avec ἀναίνομαι - 12. Structure d'ἀπηνής, προσηνής et ἀναίνομαι - 13. Points de concordance sémantique entre *(ga-)unnan et ἀναίνομαι - 14. La différence de sens « accorder » / « accepter » - 15. Points de concordance entre *unnan et αἰνέω - 16. Le vocalisme radical des formes grecques - 17-18. Structure de *unnan: un ancien parfait à alternance o/φ - 19. Le problème de la géminée - 20. L'initiale vocalique brève de *unnan - 21. Structure des dérivés nominaux germaniques - 22-23. Polysémie d'αἶνος; les tentatives d'explication - 24. Formation d'αἶνος et αἰνέω - 25-26. Étude du sémantisme d'αἰνέω - 27. Les sens premier d'αἶνος - 28. Αἶνος « éloge » - 29. Αἶνος « fable » - 30-31. Αἶνος « décret » - 32-34. Αἶνος « récit »? - 35. *h2en- en hittite? - 36. Conclusion
231–239 Sur la notation occasionnelle du digamma grec par d'autres consonnes et la glose macédonienne abroûtes
Olivier MASSON
Résumé
Les Grecs ont utilisé, pour noter le digamma sorti de l'usage, diverses transcriptions, surtout beta, moins souvent gamma, rarement d'autres consonnes. On examinera ici le cas de tau et de rho (très rares). L'emploi occasionnel de tau peut expliquer la glose macédonienne abroûtes « sourcils » (Hésychius), qui pourrait être (suggestion de Kretschmer) une transcription de abrouwes avec un digamma comme glide, qui écarte le rapprochement traditionnel avec des formes comportant un -t- en moyen-irlandais et en avestique (bruuat-).
241–299 Études sur l'aspect verbal en grec ancien
1: présentation d'une méthode

Yves DUHOUX
Résumé
§ 1 (préambule): cette analyse de l'aspect verbal en grec ancien part du dépouillement exhaustif des verbes d'un corpus de plus de 50000 mots, les oeuvres du logographe Lysias (Ve-IVe s. avant J.-C.). Le but poursuivi est de découvrir les corrélations entre le choix d'un aspect donné et certaines particularités propres aux formes verbales ou à leur contexte. L'examen est quantitatif et utilise systématiquement le test statistique de χ2. § 2 (les faits): trois facteurs susceptibles d'influencer le choix aspectuel sont examinés: le mode, la personne verbale et la préverbation. § 3 (l'interprétation): ces données sont étudiées et confrontées à la théorie aspectuelle adoptée par l'auteur. § 4 (conclusions): les faits observés confirment la théorie sur une série de points importants. Les préférences aspectuelles sont massivement influencées par le système de l'aspect lui-même et par sa structure. Il s'ajoute à ce paramètre essentiel un ensemble de facteurs secondaires: les modes; les personnes grammaticales; les affinités aspectuelles des archilemmes et des préverbes; la temporalité - à quoi il faut ajouter les autres facteurs encore à découvrir ou à étudier. L'ensemble de la procédure utilisée constitue une méthode utilisable pour d'autres langues que le grec.
301–312 Polysémie et signifié fondamental du préverbe sub-
Benjamín GARCÍA-HERNÁNDEZ
Résumé
On attribue généralement à sub(-) le signifié primaire de « sous, dessous » et un sens secondaire « vers le haut » d'origine contextuelle. Nous soutenons au contraire que ce dernier sens était le signifié fondamental. En exprimant cette valeur ascendante, sub(-) formait une opposition ancienne avec de(-) qui dénotait le sens inverse « d'en haut ». Les deux valeurs sont encore clairement décelables, notamment dans leurs fonctions préfixales. À partir de là, sub(-) développa le signifié « à la suite », par opposition à prae(-) (« à l'avant »), et finalement le signifié « sous, dessous », par opposition à son dérivé super(-) (« sur, dessus »). Cependant, le premier signifié de sub(-) s'obscurcissait de plus en plus, au fur et à mesure que ce dernier sens « sous, dessous » devenait historiquement le plus important.
313–333 Retour sur les conjonctions adversatives a et no en russe
Irina FOUGERON
Résumé
Dans le présent article nous essayons d'élargir l'analyse de l'emploi de deux conjonctions adversatives en russe: a et no. Nous nous arrêtons en particulier sur le fonctionnement de la conjonction a avec la négation, à savoir des locutions a ne et ne..., a pour montrer qu'il n'est pas possible de les considérer comme identiques. En confrontant l'emploi de a et de no nous montrons que leurs significations différentes ont des répercussions sur leur rôle dans le texte: si a fait progresser le texte, no, dans une certaine mesure, le renferme sur lui-même.
335–390 La relative en bourouchaski du Yasin
Étienne TIFFOU et Richard PATRY
Résumé
Ce travail offre une étude de la relative en bourouchaski du Yasin. Il s'appuie sur un corpus de 120 phrases qui ont été systématiquement vérifiées sur le terrain. Dans un premier temps les auteurs proposent trois critères, respectivement morphologique, syntaxique et séémantique, pour caractériser cette construction. Après avoir, en s'appuyant sur ceux-ci, présenté les différents types de relatives en bourouchaski, ils en donnent une description détaillée. Ils s'appuient ensuite sur les classifications qu'en ont proposées C. Lehmann et B. Comrie, pour les ordonner typologiquement. Les possibilités d'attraction du relatif et de son référent n'ayant pu être observées, les contraintes auxquelles sont soumises la relative, sont envisagées (problèmes d'accessibilité, contraintes de personne et contraintes d'enchâssement).
391–427 Relatives à antécédent interne, nominalisation et focalisation
Entre syntaxe et morphologie en bélharien

Balthasar BICKEL
Résumé
Par contraste avec les constructions prénominales, la relative nominalisée à antécédent interne n'est attestée dans la région himalayenne qu'en tibétain. On présentera ici ce type de construction en bélharien, langue du groupe kiranti parlée au Népal oriental. La construction converge morphologiquement avec la proposition complément d'objet, le parfait et la focalisation. Il est démontré, cependant, que la syntaxe de ces constructions est différente par un certain nombre de propriétés. Pour mieux identifier les particularités de la construction bélharienne, on la comparera avec des structures observées dans deux langues voisines, le limbu et le népalais.