Alain Lemaréchal
Bulletin de la Société de Linguistique de Paris, t. LXXX, 1985, p.363-421
SUBSTANTIVITÉ ET PARTIES DU DISCOURS EN KINYARWANDA : LE PROBLÈME DU PRÉPRÉFIXE (ou augment) DANS LES LANGUES BANTOUES
SOMMAIRE. - Le prépréfixe, ou augment, caractéristique d'une partie des langues bantoues doit être interprété en kinyarwanda comme une marque de substantivation dans tous ses emplois. Cette hypothèse nous a été suggérée par des rapprochements, sans doute étonnants à première vue, avec des faits austronésiens (tagalog et palau); ces rapprochements amènent à reconsidérer la distribution des parties du discours en kinyarwanda et, entres autres, à réintroduire la distinction entre nom et substantif, comme nous l'avions fait précédemment pour le tagalog (BSLP, 1982). Ainsi, les noms propres et les déictiques s'avèrent les seuls véritables substantifs de la langue, c'est pour cette raison qu'ils ne prennent jamais de prépréfixe. Les adjectifs, les formes relatives et possessives, mais également les noms eux-mêmes, doivent recevoir le prépréfixe pour fournir des substantifs. Enfin, les rapports particuliers entre substantifs et locatifs dans les langues bantoues, et dans d'autres langues africaines, expliquent: 1) l'absence de prépréfixe après les marques de lieu mu et ku (l'augment caduc se révélant une illusion d'optique, ou plutôt de ton); 2) l'incompatibilité de ces mêmes marques avec les noms propres et les déictiques.
Le présent article s'inscrit, en partie, dans le prolongement de celui que L. Nkusi a publié récemment sous le litre «L'augment aurait-il un rôle sémantique en kinyarwanda?» et où il fait du prépréfixe une marque ayant trait à l'individuation. Nous reprendrons entièrement cette notion, en en faisant seulement un des sèmes de la substantivité.